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 Frelse, adelsfrue.

 
Jeu 1 Jan - 21:36
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Dans l’air transi du petit matin, les trompes avaient déchiré le brouillard d’un chant plaintif et sourd lorsque les guetteurs avaient vu se profiler, sur le lit du grand fleuve, les voiles de la flotte de Cardrak. Aussitôt, toute la citadelle fut saisie d’une agitation fourmillante tandis que les ultimes préparatifs pour la réception de la reine étaient réalisés à la hâte, et tous ceux qui n’avaient rien de mieux à faire se ruèrent sur les quais du port pour assister à l’arrivée du navire qui manœuvrait lourdement pour entrer dans la rade, à l’ombre de la forteresse.

Un brouillard épais, glacial et collant comme de la poix planait sur les flots sombres du Salin et rampant à l’assaut des pentes de la falaise ; au milieu de cette mer blanche et immobile qui avait gagné la ville basse, la haute et imposante silhouette du château sur son éperon rocheux faisait comme un ilot noir dessiné à grands traits d’encre dans un ciel incolore. Les bannières de sable et d’argent pendaient mollement du haut de leurs mâts, et pas un souffle d’air ne venait déployer leurs longs plis râpés tandis qu’ils hérissaient les toits et les murs comme de grands oiseaux au repos.
En contrebas, une foule curieuse se pressait sur les quais et sur les pontons. On avait préparé longuement l’arrivée de la reine Agnès et de sa suite, et Sigrid avait veillé en personne à tous les préparatifs ; jamais Halesund n’avait connu pareille agitation, pas depuis que les barons s’y étaient rassemblés pour la nomination de la jarl, des années plus tôt. Les occasions de se réjouir n’étaient pas rares, chaque visite de jarl ou de seigneur de haut rang étant prétexte à des banquets bien arrosés, mais cette fois, les choses avaient pris une dimension d’autant plus grandiose que Sigrid tenait à la fois à faire honneur à son duché en le présentant sous son meilleur jour à la reine et à faire preuve de tous les égards nécessaires pour démontrer le plus fortement possible son indéfectible loyauté.

Elle ne connaissait guère Agnès que par les rumeurs, les contes et tout ce qu’on pouvait dire d’elle de vrai ou de faux ; les deux femmes n’avaient jamais vraiment eu le loisir de s’entretenir en privé lorsque Sigrid s’était rendue à Cardrak pour affaire. Il semblait alors que la souveraine eut voulu réparer cela en venant seule rendre une visite ô combien protocolaire à sa vassale. Celle-ci avait vu cela comme une mise à l’épreuve qu’elle comptait bien réussir haut la main. Elle avait une réputation à défendre et c’était le moment où jamais de déployer toute la pompe et tous les honneurs dont Svarholt était capable.

Pour l’occasion, les principaux seigneurs et féaux étaient venus en personne accueillir la reine aux côtés de la jarl, ce qui avait durablement rempli les auberges de Halesund d’une population nombreuse et turbulente. La citadelle grouillait de domestiques, de palefreniers et de valets, et bien évidemment chacun de ces barons était venu avec femme et enfants, sous la houlette attentive d’Adelheid qui avait bien aimablement proposé de se charger de cette partie délicate de la gestion domestique. S’en était suivi un périlleux jeu de chaises musicales pour parvenir à loger tout ce petit monde convenablement sans froisser les égos et en respectant le minimum de protocole et de préséance qui pouvait exister à Svarholt, tout en prévoyant suffisamment de place pour accueillir la suite de la reine.
Les deux sœurs s’étaient sur ce point complétées à merveille pour éviter tout impair majeur et mettre à profit la moindre paillasse et le moindre recoin. L’intendant et l’économe en auraient des sueurs froides pendant encore quelques jours, compte tenu des dépenses nécessaires et de la difficile gestion des stocks de nourriture, mais les invités de la jarl avaient eu l’amabilité de participer à l’effort nécessaire. Le plus ardu restait à venir, néanmoins.

Dans l’épais brouillard, les trompes résonnèrent à nouveau en échos innombrables, se répercutant depuis les hauts murs, à des dizaines de mètres au-dessus du port. Leur son semblait étouffé par la brume, mais il se déployait avec force dans le silence du matin, couvrant le murmure des conversations et des clameurs. Le givre, la neige et la glace festonnaient et recouvraient tout, mais on avait dégagé avec soin les planches glissantes des pontons pour éviter tout accident. L’activité y était réduite au minimum durant les mois d’hiver, mais elle continuait envers et contre tout.
Quelques pêcheurs sur le départ s’attardèrent pour regarder l’arrivée de la flottille qui arrivait à quai, escorté par quelques bateaux battant pavillon svarholtéen. Tandis que le navire de la reine louvoyait dans le courant pour s’amarrer au ponton principal, les barques et les embarcations des travailleurs du fleuve n’attendaient manifestement que la fin du spectacle pour s’en aller à leur ouvrage.

Entourés de ses vassaux tous enfouis sous les pelisses de fourrures et leurs plus beaux habits, Sigrid et sa famille se tenaient prêts à accueillir leur noble invitée. En fait de parures festives, il semblait que chacun fît un concours pour déployer le plus de nuances de noir par rapport à son voisin. Les brous de noix et les pigments issus des arbres et des pierres de Svarholt faisaient la fierté des teinturiers du cru qui déployaient d’affolantes palettes de tous les tons imaginables, bleutés, verdâtres, anthracite ou brun, ici brillant, là profond et mat, là délavé en une cascade de camaïeux.
Dans ces océans d’obscur, les ornements de fer, d’argent et de cuivre étincelaient dans la lumière uniforme ; le blanc de l’os, de l’ivoire, des pierreries et des pacotilles de verre fumé faisaient autant d’étoiles, de reflets, de chatoiements qui rompaient la monotonie de ces variations innombrables autour du même thème. Les chevelures longues, nouées, tressées, entremêlées de plumes et d’ornements, teintes d’argiles blanchâtres et de craie livide, répondaient aux peintures fantasques sur les visages où des ruisseaux d’encre enroulaient leurs motifs qui formaient des flaques impénétrables autour de leurs yeux. Certains étaient coiffés de couronnes de lierre, d’aubépine ou de sorbier, d’autres portaient en guise de capuchon des entrelacements complexes de plume qui faisaient descendre de grandes ailes sombres sur leurs cheveux et jusqu’à leurs joues, ceux qui le pouvaient exhibaient fièrement leurs plus belles armes, et tout le peuple de Halesund avait revêtu sa plus sombre parure en l’honneur de leur reine.

Il régnait une tension presque inquiète, tandis que chacun observait le lourd navire qui accostait le long du quai, car rien ne semblait pouvoir échapper au regard perçant de Sigrid et chacun tâchait de faire au mieux pour recevoir Agnès, mais également parce qu’ils savaient tous ce qu’il leur en coûterait auprès de la jarl s’ils commettaient la moindre erreur. Enfin, les passagers posèrent un pied prudent sur le bois humide du ponton alors que Sigrid s’avançait pour leur souhaiter la bienvenue.


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Ven 2 Jan - 0:33
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Il ne fallait pas longtemps pour remonter le Salin de Cardrak jusqu'à Halesund, une matinée suffisait, et lorsqu'on voulait arriver assez tôt comme comptait le faire Agnès, partir lorsque le soleil n'était pas encore levé derrière les flots enragés de l'horizon suffisait. L'Opale s'était glissé le long du fleuve à la force des bras de ses marins. Navire tout à fait particulier et inhabituel dans un paysage tel que celui de la capitale Salinéenne car il n'était pas de fabrication Cardrakienne. Le navire, à l'image de la reine, était Seliannais, d'où la belle couleur clair de son bois qu'on ne trouvait que dans les vastes forêts au centre du continent, et il en allait de même pour l'équipage dont les voix trahissaient de faibles accents Luütraciens que les années avaient su faire taire, mais toujours ils persistaient, c'était bien là la seule chose que ces fiers ne voulaient pas laisser pour celle qu'ils servaient depuis toujours.

La Dame de Cardrak s'était installée dans ce même salon qu'elle occupait à chacun de ses voyages, dans ce même fauteuil où elle avait reçu Bjorn à la veille de sa promotion, il y avait presque quinze ans. Elle s'y glissait comme on enlace un vieil ami et ouvrait à la lumière des bougies quelque livre dont était chargé la bibliothèque qui recouvrait un mur entier de la pièce, ou elle profitait, lorsqu'elle le pouvait, de la lumière que laissait filtrer la large fenêtre faisant face à la porte d'entrée. A ses côtés ou un peu plus loin, Ysabelle faisait de même, répondant aux besoins de sa maîtresse sans même que cette dernière n'ait besoin de lui adresser un mot. Cet endroit était pour toutes les deux un havre qu'elles retrouvaient, seules, comme à l'aube de leur rencontre. Thaja, l'autre servante d'Agnès, les avait quittées, et si la rousse caractérielle manquait à la reine, Ysabelle, elle, se réjouissait de retrouver une telle proximité, une si délicieuse intimité.

« - Tu souris, avait remarqué Agnès alors qu'elle tournait une page de son livre, son regard glissant vers sa servante. »

Ysabelle n'avait pas réagi de suite, probablement perdue dans ses pensées, mais elle eut vite fait de ravaler cette rare béatitude qu'elle affichait. Se renfonçant dans son siège, elle ne dit rien et se contenta de retourner à la reine un silence gêné.

« - Viens. »

Plus une invitation qu'un ordre. Agnès avait posé son livre sur ses genoux et tendait une main dans laquelle la métisse déposa la sienne. Elle s'était levé et, à mesure que les doigts de la reine remontaient le longs de son bras, elle se baissait jusqu'à ce que la main de sa maîtresse se pose sur son visage, soulevant ses cheveux bruns et caressant son front et sa joue. Qu'ils étaient rares ces instants, et qu'ils étaient lointains. Alors qu'Ysabelle levait légèrement les yeux pour ne pas quitter le regard d'Agnès, la reine l'invita, encore, à se rapprocher et, bientôt, elles furent côte à côte dans le même fauteuil.

« - J'avais ton âge, murmura Agnès alors que son pouce caressait les lèvres d'Ysabelle. »

C'était vrai, et quel âge avait eu la métisse lors de cette première fois, dans le même vaisseau ? Le temps passé s'effaçait et les différences s'estompaient. Elles se redécouvraient dans le silence de leur intimité retrouvée. Qu'ils étaient rares, ces instants, qu'ils étaient lointains.

~ ~ ~

Les rayons gris du soleil salinéen perçaient à peine les cieux et le brouillard de Svarholt quand ils arrivèrent le long des berges de Halesund. A n'en pas douter, ils étaient attendus et, aussitôt la capitale du duché en vue, Agnès était sorti sur le pont, revêtue d'une des merveilles signées Jehan Polghotyer, une magnifique robe noire épaisse et fine à la fois qui épousait son corps avant de cascader plus légèrement le long de ses fines jambes qu'on devinait à chacun de ses pas. Pour remédier à sa légèreté, une écharpe de fourrure entourait son cou et recouvrait ses épaules, et le parquet du navire claquait sous ses bottes de cuir sombre.

Sa silhouette sombre s'était déplacée sur le pont alors qu'ils amarraient. Gracieuse, fière, sa démarche sans hésitation était encadrée par une escorte d'huscarls, les rares véritables cardrakiens qui se trouvaient sur l'Opale. Le cortège patienta quelques instant et, quand la passerelle fut mise en place, ils posèrent pied sous le salut agenouillé des svarholtiens, tous salinéens et sujets devant sa majesté.




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Ven 2 Jan - 12:47
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Dans un grand élan qui ressembla au souffle d’un vent du nord qui courbait les blés sous ses rafales, chacun mit un genou en terre devant la reine. Les nobles, les enfants, les pêcheurs et les soldats, de la jarl jusqu’au plus plus insignifiant de ses sujets, inclinant noblement le chef devant leur souveraine dans un long et lent bruissement d’étoffes, tintements de métal, scintillement bref des bijoux, vagues, remous, murmures d’encre noire.

Sigrid se redressa la première, s’inclinant de nouveau devant Agnès.

— Soyez la bienvenue à Halesund, kejsarinna.


La scène avait de quoi inspirer les peintres et les poètes, sans nul doute. Dans l’arrière-plan vaporeux du brouillard, les silhouettes se dessinaient comme des ombres esquissées à grands traits. Les manteaux rouge sang des huskarl et l’élégante allure de la reine faisaient comme une tache de couleur et de lumière dans cet océan de gris et de noir ; la foule silencieuse fut animée d’un mouvement chaotique alors que chacun se relevait et s’apprêtait à vaquer à ses occupations lorsque la jarl et la reine s’éloigneraient en direction de la citadelle.

Sigrid avait tenu à une stricte observance des rites en vigueur à Svarholt, sous la houlette sévère de sa mère, la vieille Fjara, qui les connaissait bien mieux que quiconque dans le duché. La vénérable aïeule faisait ce jour-là l’une de ses rares apparitions en public, soutenue par deux valets mais encore forte et digne malgré son grand âge. Ses longs cheveux de neige étaient couverts du long voile noir des veuves et seul un bijou d’argent brillait à son cou : c’était un insigne qui avait été décerné par le roi à son défunt époux et qu’elle conservait en souvenir.

D’un geste, elle fit avancer ses deux petites filles, les jumelles Helga et Astrid, qui tenaient chacune par un bout une large étole de laine brodée que les femmes de la maisonnée avaient réalisée comme présent pour la souveraine. Les deux fillettes étaient vêtues à l’identique, couronnées de feuilles d’aubépines et de fleurs séchées, pâles et soudain très impressionnées de se présenter devant Agnès et de lui offrir très humblement le modeste présent que leurs doigts habiles avaient façonné. Elles ânonnèrent un discours convenu, s’inclinant profondément, puis Sigrid invita la reine à la suivre tandis qu’un long cortège formé de toute la noblesse, des barons et de leur famille, se formait jusqu’au château. Le ritualisme pointilleux des svarholtéens s’illustrait à merveille tout au long du chemin vers le château et durant lequel se succédèrent actes, gestes et paroles destinées à garantir le bon accueil et la paix entre les hôtes. Des branches de houx et d’épineux plongées dans des vases remplis de l’eau de sources sacrées furent tendues au-dessus du chemin, des chants et des psalmodies entonnés, toute une foule de petites choses qui pouvaient sans doute paraître vaines, ou incompréhensible aux yeux du non-initié, mais qui revêtaient aux yeux des locaux une importance particulière. Beaucoup ne croyaient pas à l’efficacité réelle des rites qu’ils accomplissaient ; néanmoins, mieux valait s’y plier, juste au cas où...

Enfin, Agnès, sa suite, précédée par Sigrid et suivie par le long cortège qui avait serpenté depuis le port, parvint dans la cour du château. Des trompes percèrent à nouveau l’air saturé d’humidité, déchirant le ciel d’un son grave et plaintif qui résonna loin, par-dessus les toits, et par les portes grandes ouvertes de la grande salle, chacun alla prendre place dans la demeure. Avant d’aller vaquer aux innombrables occupations qui les attendaient, ils se tinrent tous dans le grand hall tout décoré de feuillages et de fleurs séchées, de frustes draperies et de trophées. Fjara remplit une coupe de vin que Sigrid présenta à Agnès avant qu’elle ne circule parmi les nobles assemblés, où chacun prit une gorgée avant que le liquide restant ne soit offert en libation aux dieux gardiens de la demeure. Sur ces entrefaites, la foule se dispersa, car il y avait encore fort à faire ce jour et du monde à loger encore, tandis que l’assemblée des barons et des vassaux prenait place à la grande table. Laissant à la reine sa place d’honneur, Sigrid réitéra solennellement ses vœux de bienvenue avant de se laisser aller à quelques politesses d’usage qui, visiblement, n’étaient pas vraiment son fort et résonnaient plus comme une leçon bien apprise.


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Ven 2 Jan - 20:31
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L'accueil fut digne. Quand la Jarl la salua, elle répondit avec ce même respect qui transpirait de toute l'assemblée ; elle ne se pencha pas, mais sa tête s'inclina légèrement. De la même manière, elle accepta le présent que lui apportèrent les enfants avec un sourire rassurant et le confia à Ysabelle qui la suivait de près. Sigrid Nilfdottir était comme on le lui avait dit. Ni laide, ni belle, elle était au moins aussi grande qu'Agnès mais tout en elle trahissait la guerrière ; on devinait, sous le tissu de ses vêtements, des muscles noueux comme les racines des arbres, des bras qui avaient tués et un regard qui, malgré tout le respect dont on le sentait imprégné, témoignait d'un sang-froid naturel. Elle était comme un rapace, et c'était sans erreur qu'Agnès se rappela qu'il s'agissait d'un corbeau sur les armoiries de sa famille, mais la reine aurait plus penché pour un loup la concernant.

Elle suivit le chemin et les rites de sa démarche impérieuse qui tenait plus d'une habitude qu'elle avait prise de faire montre d'une grandeur dont elle ne pouvait se défaire, plus que d'un réel besoin ou la moindre envie de rabaisser ses sujets. Agnès avait toujours eu du mal à se considérer comme une reine à part entière, elle était quelque chose d'autre qu'elle ne savait pas définir mais qui faisait sa différence sans qu'on puisse lui donner de nom. Elle était quelque chose de plus qui étendait son ombre d'une autre manière qu'une souveraine ordinaire pourrait le faire, mais le terme d'ordinaire était déjà abusif quand on parlait de la femme d'un roi salinéen.
Lorsqu'ils entrèrent dans la salle et s'installèrent à la grande table, Ysabelle resta debout derrière le siège d'Agnès tandis que les huscarls firent de même. A la place d'honneur, droite dans son siège, son visage empreint de satisfaction, la reine posa ses mains à plat sur le bois de la table massive tandis qu'elle écoutait de nouveau la Jarl lui souhaiter la bienvenue.

« - Quel accueil, Jarl Nilfdottir. Je ne crois pas que les cours Selianaises aient jamais déployé autant d'effort, et votre présent m'enchante, répondit la reine. Je regrette de ne pas être venue auparavant cependant, depuis plusieurs années que vous remplacez votre père avec brio, c'était un devoir de venir vous rendre viste. »

Des compliments, donc, dont chacun se doutait qu'il ne s'agissait que de compliments : il était impossible de comparer Luütra et Halesund, mais la reine n'avait jamais eu l'intention de se moquer. Ce qu'elle avait voulu dire, et tout le monde l'avait compris, c'était que leur ferveur et leur loyauté ne manquaient pas, et qu'elle comptait à ce qu'elles ne manquent pas. Agnès Wallah affichait toujours un sourire calme quand les choses allaient et lui plaisaient, mais la plupart savaient quelle fureur pouvait l'habiter quand on venait à lui déplaire. Possessive, sa main caressant le bois de la table trahissait ce trait de caractère qu'elle cachait comme tous les autres, enfoui sous son éternel masque qui ne vieillissait pas.

« - Le Kejsare comptait vous dire ces mots mais je tenais à venir en personne : Svarholt a toujours été des plus fidèles et, soyez-en certains, viendra un jour où cette fidélité sera récompensée. Depuis plusieurs années que Cardrak tient loin de nos côtes les démons et leurs serviteurs, notre nation va bientôt devoir compter sur vous pour assurer notre avenir. Nos ennemis se font de plus en plus nombreux mais ils se liguent les uns contre les autres ; en restant unis nous saurons leur résister, et les défaire. Nous représentons aujourd'hui le fer de lance d'une force qui ne plie pas, là où tous ont échoué. Rappelez-vous que notre Roi avait prédit la bataille de Sent'sura à l'heure même où nous entrions en guerre. Suivez le Fort et tirez les leçons des erreurs de nos alliés comme de nos ennemis. Nous sommes plus à craindre que jamais. Quand sonnera l'heure de notre victoire, Cardrak reconnaîtra les siens. »

Le message était clair ; le butin et les terres iraient aux plus méritants.




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Sam 3 Jan - 23:49
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Un long concert de tintements d’armures, de crissement de cuir, de frottements de chaises déplacées sur le carrelage et de légers grognements sourds résonna dans la haute salle lorsque les barons tous lourdement harnachés prirent place autour de la longue table. Il fallait toujours un certain temps pour que cette assemblée de fiers guerriers qui portaient au moins un quart de leur poids en métal, peaux, fourrures et autres puisse s’installer tandis que les huskarl de la reine se plaçaient derrière elle et faisaient écran devant la grande cheminée.

Derrière la rangée de figures maussades et diversement broussailleuses, on pouvait encore distinguer les quatre nièces de Sigrid qui ne cessaient de fixer Agnès avec la même admiration subjuguée que celle que l’on lisait sur le visage de leur frère aîné, assis à la droite de sa tante. Affectant la dignité qui seyait à sa qualité d’héritier, il ne cessait cependant de se pencher discrètement en avant pour mieux la voir. À n’en pas douter, si les enfants avaient pour Sigrid une sorte d’adoration, elle venait de se faire coiffer au poteau par la reine en personne ; seule la petite dernière ne semblait pas trop y prêter attention, sans que l’on sache si c’était dû à son jeune âge où à des penchants qui l’amenaient à une fascination marquée pour des êtres plus obscurs.

La jarl inclina noblement la tête en réponse aux compliments formulés par Agnès et l’on entendit une sorte de petit couinement étouffé qui signalait que les jumelles avaient un peu moins de contrôle sur leurs émotions et exprimaient leur contentement de façon beaucoup moins retenue. Sigrid était en réalité secrètement soulagée que l’on ait reconnu les efforts fournis sous leurs dehors bien plus frustes que ce à quoi la reine devait être accoutumée, fut-ce à Cardrak.

Elle avait toujours une certaine perplexité à savoir qu’elle était originaire du pays voisin ; dans son esprit, malgré quelques brillants contre-exemples, il était toujours difficile d’assimiler le fait qu’un étrange pût vraiment comprendre Saline. De fait, la reine semblait à sa place en son royaume plus qu’en tout autre endroit et elle reconnaissait sans peine que son héritage selianais apportait un bénéfice non négligeable en matière de finesse et de raffinement. Ce qui, en vérité, ne rendait les apparence que plus trompeuses, à son avis. Elle avait toute confiance en Agnès, par défaut, parce que c’était dans ce respect quasi dévotionnel à la couronne qu’on l’avait élevée, mais elle ne pouvait s’ôter l’idée que la reine était une personne tout à fait redoutable.

Elle l’observait avec une attention soutenue tandis qu’elle reprenait solennellement la parole, de ces regards perçants auxquels étaient soumis tous les hôtes qu’elle découvrait à sa table. Rien n’y échappait. Pas un geste, pas une expression, rien. Et partout où elle portait son attention, c’était la même chose, mélange délicat de douceur, froide, altière, parfois plus tendre comme une mère qui exalte ses enfants, et sa fine silhouette d’une élégance rare semblait être l’enveloppe aimable qui cachait la lame au fourreau. La force affleurait là, partout, tranquille et assurée, et non pas brutale. Toute en nuances, en subtilité, elle se laissait entrevoir, à peine distinguer, derrière une apparence si paisible de souveraine. Son beau visage semblait à jamais hors des atteintes de l’âge, comme ces figures de pierre qui trônent dans les temples et les palais.
Elle portait la royauté ceinte comme une couronne invisible qui irradiait à son front, et sans nul doute que même en haillons elle aurait encore eu l’air d’une reine tant elle avait cela dans le sang, dans la chair, inscrit, marqué, imprimé dans chaque geste, jusque dans la manière qu’elle avait de se tenir. Jamais sans doute les mots « votre majesté » ne prenaient autant de sens que lorsqu’ils s’adressaient à elle, tant elle semblait l’incarnation même de cette idée.

Son seul geste qui lui faisait poser les mains sur le bois usé de la table comme s’il s’agissait d’un meuble ancien et fort familier en disait long, attirant un très bref sourire sur le visage pensif de la jarl. Une vague d’approbation se déploya tout autour de la table, assortie de hochements de tête ; chacun se trouvait flatté par ces paroles habiles, mais tous étaient curieux d’en savoir plus, car il y avait là un présage certain, quelque chose qui se préparait...

— Je ne ferais que souligner une évidence en répondant à cela par l’affirmation de la plus totale et la plus complète loyauté de nos gens, et de chaque âme vivant sur nos terres à Votre Majesté,
répondit Sigrid d’un ton égal qui se forçait à un brin d’amabilité. Quel que soit le futur qui nous est réservé, quels que soient les adversaires qui se présenteront à nous, nous saurons faire front ainsi que nous l’avons toujours fait, quoique la guerre ait depuis fort longtemps épargné nos frontières.

Une question lui brûla les lèvres, mais sans doute n’était-il pas encore opportun de la poser. Il était manifeste que cela n’était pas anodin, et Agnès avait la réputation de ne jamais parler dans le vide. Elle eut un infime plissement des yeux, puis reprit la parole, avec prudence.

— Nous sommes prêts, néanmoins, et si demain l’ennemi doit être à nos portes, nous saurons l’accueillir comme il se doit.

Disant cela, il était clair qu’elle faisait référence à cette étrange fragilité que peuvent avoir les alliances entre les peuples et les royaumes. Cela faisait longtemps à présent que Saline et leurs voisins de Selian étaient alliés, et la position stratégique de Halesund, verrou du duché et du Salin, s’en était trouvée amoindrie.
Toutefois, la prudence avait toujours poussé les jarls à toujours considérer l’éventualité d’une reprise des hostilités et à ne jamais se reposer sur l’alliance qui les avait fait faire front commun contre l’Aile Ténébreuse. Les temps changent, et les aléas de la politique pouvaient tout renverser en un jour, chacun en était conscient. L’esprit renfermé des svarholtéens avait fait le reste, si bien que tous considéraient encore les plaines de l’autre côté du fleuve comme un autre monde avec lequel on avait établi un status-quo qui ne voulait certainement pas dire qu’ils accueilleraient ses habitants à bras ouverts, le cas échéant.

Eut égard aux origines selianaises de la reine, Sigrid se garda bien, toutefois, de faire étalage de ce genre de pensées devant elle, mais n’en songeait certes pas moins. A ses yeux, la soudaine décision d’Agnès de se rendre à Halesund après des années sans qu’elle ne vînt rencontre la jarl n’était pas un hasard, concept tout à fait absent, en politique.


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Dim 4 Jan - 20:22
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Agnès n'eut pas de surprises, bien évidemment. Depuis trente ans qu'elle siégeait aux côtés de Harald, elle n'ignorait pas que chacun en Saline lui répondait systématiquement avec la plus grande ferveur. La Jarl Nilfdottir ne faisait pas exception mais la reine pouvait lire aisément sa fidélité et sa volonté d'honorer la cité mère dans son regard. Tous les hommes et femmes à la table, ce matin là, exécuteraient les ordres d'Agnès sans rechigner, et comblés. Quelle délice d'asseoir ce pouvoir, même après tant d'années à l'exercer ainsi, quand bien même jamais, ou presque jamais, une reine dans l'histoire de Cardrak ne s'était montrée aussi entreprenante qu'elle. Les exceptions existaient et elles n'étaient pas exemptes d'exploits. Cependant, il ne fallait pas s'imaginer qu'elle prenait le pas sur son mari, ce dernier l'autorisait dans toutes ses entreprises parce qu'il existait entre eux une conscience commune qui dépassait l'entendement du commun, et sur bien des points.

« - Même si je ne doute pas de votre ferveur, ces paroles me réjouissent, Jarl Nilfdottir. »

Un sourire, encore, qu'elle savait qu'il plaisait comme aucun autre. Impérieuse modeste, elle fit peser son regard pâle sur chacun avant de se plonger dans son siège, ses mains posées à plat se rejoignant du bout du doigts. Une ombre passa sur son visage, puis elle ordonna simplement à ce qu'on les laisse seules, elle et la Jarl. Agnès appuya sur le mots "seules" alors qu'elle se tournait légèrement vers les huscarls et, notamment, Ysabelle dont la déception de devoir se séparer de sa reine était perceptible pour l'une mais invisible pour les autres. Assez vite, la pièce fut vidée des bruits qui la comblaient et ne resta plus que le crépitement du feu dans l'âtre, auréolant Agnès d'une petite couche de lumière chaleureuse qui contrastait avec la froideur de sa peau sans plis. Le silence régna un instant pendant lequel Agnès laissa reposer ses yeux sur la femme à ses côtés, avec un mélange de douceur et d'autorité, quelque chose d'indescriptible qui laissait en suspens ses intentions et ses mots à venir.

« - Votre mère doit être fière de vous, Sigrid. J'étais une toute jeune reine quand elle et votre père tenaient déjà ce duché, et je ne pense pas me tromper si je dis qu'il serait également aussi fier s'il vous voyait aujourd'hui. »

Il y avait de quoi réchauffer un peu de l'atmosphère pesante que pouvait procurer la présence d'une reine dans une pièce si silencieuse. Il était vrai qu'Agnès connaissait la mère de Sigrid et que sa fille n'était qu'un nourrisson lorsque la selianaise avait rencontré Harald pour la première fois, jouissant de sa folle jeunesse et de leur relation cachée à ses débuts. Elle n'était jamais revenu rendre visite au couple cependant, s'étant penchée sur d'innombrables autres problèmes au cours de son règne, le regret d'avoir laissé derrière elle certaines occasions se ressentant dans l'émotion qu'elle tâchait de faire peser, autant sincère que calculée, il était difficile d'être certain avec Agnès.

« - Nous sommes de ces rares femmes qui portent des responsabilités dans l'histoire de notre pays. Vous vous doutez que de tous les Jarls qui servent Cardrak, j'ai pour celle de Svarholt une certaine affection, révéla Agnès. On m'a rapporté certaines de vos histoires, et je dois vous avouer, Sigrid, que je me suis attachée à ce portrait qu'on dresse de La Corneille. Et j'aimerai, à l'aube des changements qui vont s'opérer sur notre continent, que nous apprenions à nous connaître plus que par les autres, conclut-elle sans ciller. »

Difficile d'interpréter ces mots, surtout lorsqu'Agnès demeurait mystérieuse malgré ses efforts insoupçonnés pour paraître la plus lisible possible. Il n'y avait parfois presque rien entre ce qu'elle voulait et ce qu'elle faisait croire vouloir. Plus qu'un jeu auquel elle s'adonnait avec la passion d'un addict, la reine jouait de son rôle tout puissant, malicieusement, profitant des moindres gênes pour toujours s'insérer un peu plus dans les esprits. Ses paroles pouvaient avoir le don d'une mélodie charmante mais, comme celle des sirènes, il fallait savoir s'en méfier. Non parce qu'Agnès était mauvaise mais parce que se laisser séduire par elle avait toutes les chances d'amener à la souffrance ou la frustration.
L'infaillible reine dévoilait sa présence comme la simple volonté de vouloir faire connaissance. Nouvelle surprenante s'il en était et avec laquelle allait devoir se débrouiller la Jarl, en attendant les probables rebondissements que lui réservait Agnès, jamais à court de projets.




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Mer 7 Jan - 13:25
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Sigrid, comme une sorte de cygne noir quelque peu contrefait, courba longuement du chef en réponse aux paroles de la reine et chacun se rengorgea de cela ; pourtant, tout le monde savait très bien qu’elle n’avait pas fait le trajet depuis Cardrak simplement pour échanger des amabilités et tout le monde avait hâte qu’on en vienne au fait. Ils furent tous déçus, sans exception, lorsqu’elle ordonna de laisser la jarl et la souveraine seule à seule. Nul n’osa cependant émettre le moindre soupçon de protestation, à part sous la forme d’un raclement de chaise exagérément long. À contrecœur, la petite assemblée reflua, Adheleid et Floki emmenant manu militari leurs filles hors de la salle, tandis qu’Eivar regrettait déjà que l’immensité de l’endroit l’empêche d’écouter aux portes. Une fois que chacun fut sorti, Sigrid esquissa un sourire glacial. C’était étrange, soudain : ce lieu de vie, sans cesse sillonné par une foule de domestiques, d’enfants, de chiens, d’habitants divers et variés était plus silencieux même qu’en pleine nuit où il y avait toujours quelqu’un pour se chauffer près du feu. On avait refermé les grandes portes qui demeuraient généralement ouvertes tout le jour, et il n’y avait plus à présent que la lumière de la cheminée derrière elles qui jetait un éclat oblique sur leurs deux silhouettes affrontées, comme deux allégories contraires.
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Une crispation de façade lui fit contracter la commissure des lèvres et montrer les dents, tandis que sa bouche se tordait dans un arc de cercle qui, si on n’était point trop pointilleux, pouvait presque passer pour un vrai sourire. Sigrid n’aimait pas qu’on parle de son père, c’était un fait, surtout pour dire pareilles âneries... Mais les apparences devaient être sauvegardées. Seule la perspective d’imaginer Fjara et Agnès nouer quelque amitié propre aux « femmes de... » lui procurait un amusement inépuisable, tant elles étaient faites pour s’entendre, quoique sa mère manquât de la subtilité confinant à la fourberie qui était le propre de la selianaise.

— Je ne doute pas que madame ma mère et vous-mêmes vous seriez entendues à merveille, répondit la jarl avec amusement.

Toute trace de chaleur ou de rire reflua aussitôt du visage de Sigrid lorsque la reine lui confia la préférence qui allait vers elle. Ce type d’aveu, venant d’un personnage tel que la reine, était plus inquiétant qu’autre chose et la jarl n’était certainement pas du genre à se laisser émouvoir par de telles paroles, pas plus que par l’expression très douce et savamment calculée qu’elle voyait glisser comme un voile sur le beau visage d’Agnès. Les sirènes ne l’attiraient jamais assez pour endormir sa méfiance naturelle, et ce n’était certainement pas par les sentiments qu’on pouvait espérer l’avoir. C’était presque vexant de se dire que la reine eût pu penser un seul instant que cela aurait pu fonctionner avec elle.

— C’est un honneur, ma dame, répondit-elle néanmoins, s’inclinant légèrement la main sur le cœur. Je suis flattée que Votre Majesté ait prêté l’oreille à toutes les rumeurs et tous les récits qui courent à mon propos, et que cela ait pu éveiller votre intérêt. Je suis bien curieuse de savoir quelle réputation j’ai pu me forger auprès de vous.

Ses paroles furent très aimables, mais il était manifeste que pas une émotion ne pouvait réellement s’épancher et se montrer dans un être à ce point façonné de glace et d’ombres. En vérité, elle n’en pensait rien et le soudain intérêt de la souveraine pour sa personne n’éveillait chez elle que défiance et curiosité vigilante. Agnès devait bien savoir que même si elle ne brillait pas par sa finesse, Sigrid n’était que rarement dupe de ces manœuvres, surtout quand elles survenaient sans prévenir et s’accompagnaient d’évocations de bouleversements dans les Glaces.

— Ce qui éveille plus encore ma curiosité, en revanche, ce sont les changements que vous mentionnez,
reprit-elle avec une lueur dans le regard qui indiquait que la reine pouvait faire fi des manœuvres et des bassesses, et qu’il était grand temps d’entrer dans le vif du sujet.

Sigrid se doutait bien qu’Agnès n’en ferait rien ; la reine avait la réputation de toujours avancer masquée et de ne jamais rien faire ouvertement, ou peut s’en fallait. Elle la savait dangereuse, et mieux valait s’en faire une amie qu’une ennemie, faute de quoi il n’y aurait sans doute pas de cachette assez sûre ou de bouclier assez solide pour arrêter ses quatre volontés. On la disait régnant en sous-main, mais comme toute habile éminence grise, il était impossible de prouver ses actions par autre chose que des rumeurs ou des intuitions, quand on croyait déceler la royale patte dans quelque miracle survenu sans prévenir ou quelque évènement déclenché par un incident anodin. Il lui faudrait louvoyer avec habileté pour découvrir ce qu’elle tramait réellement, mais quelque chose au fond d’elle lui soufflait que ce serait hautement risqué et fort intéressant à vivre.


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Mar 27 Jan - 12:04
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Agnès ne se défit pas de son sourire tandis que la Jarl avançait avec l'habileté qu'il fallait ses questionnements, et cette façade inflexible se renforça davantage jusqu'à ce que Sigrid en vienne à ces fameux changements. Dès lors, Agnès se teinta d'inquiétude puis, quittant son interlocutrice des yeux quelques secondes, elle soupira en se renfonçant dans son siège.

« - Je suis certaine que vous vous en doutez, Sigrid, commença la reine en relevant les yeux sur elle. Notre pays est destiné à sa perte si nous laissons nos alliés à eux-mêmes. La réunion des souverains, il y a un mois, a convaincu Harald qu'il n'y avait plus d'autre solution que d'imposer sa voix. »

Tandis qu'Agnès annonçait à Sigrid la nouvelle de la guerre à venir, elle s'était avancée de nouveau, reposant ses avant-bras graciles sur la surface de la table, une main sur l'autre.

« - Nous n'allons pas leur donner une énième chance de nous trahir. L'impératrice est trop jeune, influençable et inexpérimentée. Silena, après sa traitrise, n'est plus que le laquais aveugle du Triumvirat, ou de Selian, pour être plus précis. La seule chose qui nous fasse encore tenir debout est la clairvoyance de notre roi, et ce dernier ne compte pas laisser à l'irresponsabilité de ces traitres, malgré eux, l'avenir de notre peuple. »

Dans le regard d'Agnès, une légère colère avait pris feu, une émotion plus réelle que toutes celles qu'elle jouait avait percé les défenses de son regard d'acier. Dans la formulation de ses mots, dans son ton, on ressentait ce bouleversement qui s'opérait graduellement.

« - Harald veut éviter les morts, plus que tout, comme il l'a toujours fait, souffla-t-elle, à la fois attendrie par la pensée de son mari pacifique et pourtant roi de la nation la plus guerrière qui soit, mais également agacée par ce constant soucis des autres ; il manquait au monarque une chose, l'ambition. J'ignore ce qu'il compte faire, mais il m'a confié de vous tenir prête en attendant que ses ordres vous parviennent, et de vous méfier de tous. Nous ne craignons pas que l'incompétence de nos alliés, mais également leur traitrise. Qui sait combien de leurs espions sont parmi nous... »

Une pensée pour Albar, le maréchal, qui était encore la dernière personne pour qui Harald semblait avoir du respect dans l'assemblée des élites selianaises et silenastes ; le brun, charmant quoi qu'on en dise, avait été le maître d'armes d'Alrik, et le reine avait eu le loisir de cotoyer à plusieurs occasions l'atypique personnage. Il avait beau être un homme qu'Agnès estimait également pour toutes ses qualités, elle n'ignorait pas quels dessous sombres il drapait habilement, et la présence de certains de ses espions en Saline ne l'étonnerait guère.

« - Ils craignent la guerre, vous savez. Je me rappelle, lorsque j'étais une enfant, le portrait que mon précepteur me dressait de Saline, et l'idée que les gens s'en font même aujourd'hui à l'étranger. Selian et Saline n'ont jamais pu se vaincre et la paix entre nos nations a été un soulagement pour tous les esprits marqués par les ancêtres d'Harald. Vous n'avez pas connu son père, ou alors très peu, mais il était un homme qui menaçait cette paix et l’exécrait. Vous n'imaginez pas le soulagement des selianais le jour de sa mort, ils dorment depuis sur le pacifisme de son fils mais je peux vous assurer qu'ils tremblent déjà à la simple idée qu'il suive les traces de son père. »

Les flammes naissantes dans les yeux de la reine s'étaient mises à danser davantage tandis qu'elle dévorait au fil de son récit les souvenirs des siens, bien loin, tremblant sous l'ombre des hommes qu'elle gouvernait. Quelle jouissance d'être cette figure d'autorité et de désir pour les loups des récits de son enfance. Elle était un de ces monstres magnifiques qui transcendaient l'humain, elle le dépassait pour lui faire accomplir ses désirs, trop belle et trop rare pour qu'il puisse lui refuser quoi que ce soit. Elle pouvait le terrifier mais le faire fantasmer, le battre mais se faire aimer, le tuer mais le faire jouir, quelle humaine dans ce monde pouvait faire de même et pour autant d'âmes ?

« - Vous êtes intelligente, Sigrid, et digne de confiance, murmura la reine en lui saisissant alors la main, doucement mais sans aucune hésitation. Les doigts fins d'Agnès étaient venus se poser sur le dos de la main fermée de la Jarl pour la serrer légèrement. Vous avez beaucoup plus à gagner que ce qu'aucun de vos ancêtres aura jamais pu désirer. »

Elle avait baissé d'un ton de manière à ce qu'aucune oreille indiscrète ne parvienne à percer les failles de leur intime conversation, puis elle avait rapproché son visage de celui de la jarl pour lui souffler la suite de son monologue passionné, ses yeux dévoreurs posés sur la porte, au fond, amusée de penser à toutes ces questions qui devaient tournoyer dans les esprits des mis à l'écart.

« - Je sais qu'il naît chez ceux qui cotoient le pouvoir des désirs toujours plus grands, et un Jarl ne saurait m'abuser en m'affirmant qu'il ne désire aucune terre autre que la sienne. Il en va de même pour toutes les choses qu'on possède. L'histoire de notre race s'est faite sur le désir de ce que nous ne possédons pas. Alors, dites-moi, Sigrid, que désirez-vous ? »




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Mar 3 Fév - 8:36
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La question de la reine demeura en suspens dans le silence. Sigrid n’avait pas eu l’audace d’interrompre le long monologue d’Agnès, et en avait écouté la moindre inflexion, le moindre mot, scrutant les émotions, les expressions, feintes ou réelles, qui venaient tour à tour troubler le grand miroir lisse de son beau visage.

Oui, que désirait-elle ? Ou, pour être tout à fait sincère, que pouvait-elle se permettre de désirer ?

Elle sourit, brièvement, ses longs yeux noirs s’abaissant l’espace d’un instant sur la main d’albâtre qui s’était posée sur la sienne.

— Que vous dire, ma dame ? La prospérité pour ma lignée, mes gens et mon duché ? La grandeur de notre royaume et la gloire de nos souverains ?

Une infime hésitation se fraya un chemin, ménageant un silence, avant qu’elle reprenne de sa voix rauque et lente :

— L’ambition me fait sans doute défaut, je le reconnais sans peine. Il n’y a en vérité rien que je puisse désirer que je n’aie déjà.

Elle releva ses paupières lourdes pour observer Agnès d’un regard pénétrant, comme si elle cherchait à discerner les intentions de la selianaise tout en parlant. La jarl s’exprimait toujours de ce ton prudent, circonspect, avançant un mot après l’autre comme un promeneur au-dessus de la glace. Quelque chose au fond d’elle avait envie de renvoyer la reine à ses intrigues et de la laisser en paix, parce qu’elle avait d’autres chats à fouetter et assez peu d’ambition en matière de comploteries et autres. Pourtant la perspective de la guerre, des changements à venir, tout cela lui soulevait le cœur d’un espoir et d’une énergie nouvelle qu’elle n’avait que rarement ressentie. En vérité, l’inactivité, les tâches quotidiennes rébarbatives, cette paix où elle avait toujours vécu hormis quelques éclats et quelques batailles lui pesaient plus lourd que le pire des fardeaux. C’était tentant de s’abandonner à cette inertie, n’user ses lames que sur le cuir du gibier, et finir sa vie sans autre haut fait que d’avoir égorgé assez de cerfs pour nourrir une armée. L’ennui allongeait les jours, les rendait identiques, noyait tout sous un manteau gris.

Quelque chose s’étiolait. Toute cette force, cette fougue, cette audace, ce feu de la jeunesse qu’elle avait senti brûler au fond d’elle le jour de son premier sang, tout s’éteignait peu à peu, tout mourait au fond d’elle et on ne pouvait rien y faire, à moins que...

Sigrid cligna des yeux. Ce n’était pas prudent de le signifier à la reine, mais son obéissance scrupuleuse la forçait à répondre, d’une façon ou d’une autre. Agnès ne tarderait pas à deviner, de toute manière : rien ne semblait vraiment pouvoir lui être dissimulé bien longtemps.

— Je partage l’opinion du roi sur certains points. Il est évidemment nécessaire d’épargner les vies de nos frères, mais parfois des deux maux il faut choisir le moindre reprit-elle lentement. Je sais quel attachement on peut avoir pour un pays en paix, mais l’ennui vient tôt ou tard et, pour être tout à fait franche, je crains qu’elle n’ait que trop émoussé nos lames et nos esprits. Beaucoup trop d’entre nous n’ont pas connu la guerre.

Elle n’avait pas répondu à la question ; pas directement, en tout cas. Elle se faufilait dans ses paroles, en filigrane, en négatif. Sigrid ne souhaitait pas, pas vraiment ; ou alors, elle souhaitait la grandeur, la force et la prospérité. Rien qu’elle n’avait pas déjà, ainsi qu’elle l’avait signifié, mais cela pouvait être tellement mieux... Il y aurait tant de terres à conquérir au-delà du fleuve, quoique l’attachement viscéral des svarholtéens à leurs montagnes et leurs bois pourrait sans doute les garder à l’intérieur des limites de leur duché natal. Dans ses yeux, sur son visage rude, partout, on voyait sourdre cette réponse insidieuse : ce qu’elle souhaitait réellement, profondément, n’était rien d’autre que de s’extraire de cet ennui poisseux qui semblait pouvoir venir à bout de toute force, toute ambition.


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Sam 28 Fév - 20:19
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Agnès plissa les yeux devant l'imperméabilité de la Jarl. Sigrid Nilfdottir avait tout de la guerrière parfaite et d'une dirigeante en laquelle la reine pouvait avoir confiance. Tout ce qu'elle était et avouait désirer allait dans le sens de la monarque, et cette dernière ne lisait rien en son interlocutrice qui puisse l'inquiéter. Elle sourit suite aux derniers mots de Sigrid, puis elle lâcha sa main pour retourner s'adosser à son siège, toujours aussi calme, apaisée.

« - J'ignore quand l'ordre sera donné, mais la paix entre nos pays ne durera pas éternellement. L'impasse dans laquelle nous ont mené nos alliés nous force à l'action. Je ne vois pas notre accord durer plus d'un an ou deux... »

La reine souffla, comme si l'idée de ces morts qu'elle regrettait pesait déjà sur sa conscience. Ses doigts tapotèrent de nouveau la table tandis qu'elle fixait curieusement la jarl, une idée germant en elle quand ses yeux se posèrent sur la porte, au fond, fermée et derrière laquelle attendait encore l'assemblée qu'elle avait fait mettre dehors. Puis, elle posa sa main sur l'étoffe que les nièces de Sigrid lui avaient offerte à son arrivée, et qu'Ysabelle lui avait laissée avant de sortir, caressant la laine tandis que ses lèvres dessinaient un sourire amusé.

« - Ces fillettes sont adorables, dit-elle après un long silence, détendant l’atmosphère. Les enfants sont surement la raison la plus valable pour laquelle nous nous battons. »

Une phrase si vraie, mais tellement curieuse venant de la reine qui n'avait jamais eu qu'un enfant quand bien même sa position lui aurait permis d'en avoir une dizaine. Pourtant, elle n'en avait eu qu'un. Lorsque la question venait à lui être posée, toujours avec le plus de prudence possible, elle ne s'exprimait pas sur les raisons de ce seul héritier mais se contentait d'un silence qui se suffisait. Peu de personnes pouvaient se vanter d'avoir jamais eu droit à la moindre confession d'Agnès, qu'il s'agisse de ses désirs ou de ses regrets.

« - J'aurai voulu avoir une fille comme les vôtres, souffla-t-elle en penchant sa tête qu'elle posa contre le dossier de son siège. Une qui vienne de moi, se garda-t-elle de rajouter alors qu'elle plissait les yeux, sa main toujours portée à l'étoffe qu'elle tenait contre son cou et sa poitrine. »

Il y eu un moment de calme qu'Agnès savoura comme elle appréciait la douceur de la laine qui réchauffait sa peau. Les tensions de la guerre s'étaient tues et c'était une dialogue entre deux mères, ou presque, qui s'établissait.

« - Si je ne peux rien vous offrir, je peux au moins offrir à l'une de vos filles une place au sein de notre famille, si l'une d'elle accepte. C'est la moindre des choses que je puisse faire pour un clan qui, depuis longtemps, honore ses serments. »

C'était un honneur que la reine faisait aux Nilfdottir, mais en aucun cas ils n'étaient obligés d'accepter. On était jamais obligé d'accepter une plus grande destinée que ce qu'on escomptait, la vie était bien souvent plus douce et juste pour les petites gens. Néanmoins, aussitôt que l'idée avait germée dans l'esprit d'Agnès, son désir d'accueillir l'une de ces enfants au château grandissait inexorablement, comme les flammes, derrière elle, réchauffaient son corps sans l'en lasser. Elle voulait une nouvelle enfant à ses côtés, une qu'elle puisse voir grandir et encourager, une jeune âme qu'elle puisse former à ses talents et enrichir de ses savoirs.




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Dim 1 Mar - 14:51
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Sigrid demeura de marbre, aussi froide et figée qu’elle l’était en toutes circonstances, mais plus encore en cet instant où elle hésitait entre la pure franchise envers la souveraine et le respect des convenances et des apparences. Mais en réalité : avait-elle vraiment quelque chose à cacher ? Cette façade qu’elle exposait n’était-elle pas en tout point identique à ce qu’elle était, au fond ? Rien, rien qu’un désert, froid, stérile, glacé. Rien.

Elle osa une esquisse de sourire, regardant la longue main fine d’Agnès s’ôter de la sienne. Douce caresse que les doigts d’une reine sur le cuir usé et noirci d’une guerrière de sa sorte... Il n’y avait rien de commun entre ces deux femmes, et même si un monde semblait les séparer, Sigrid devinait quelque chose, dans les regards de la selianaise, dans ses paroles et ses expressions soigneusement calculées. Sans doute le même frimas, la même neige précoce avaient tué dans leurs cœurs tout ce qui aurait pu être d’autres que de nobles dames destinées à de hautes destinées.

Son expression s’accentua soudain, fit briller ses yeux d’un éclat sourd.

— Assez de temps pour nous préparer à la guerre, répliqua-t-elle.

Bien sûr, ma mort n’était jamais chose plaisante, mais elle était partout au quotidien, qu’est-ce que la guerre pourrait apporter de plus ou de moins ? On crevait déjà de maladies, de froid, de faim, d’une mauvaise chute ou d’une rixe de taverne ; il y aurait alors de bien meilleures et de plus glorieuses manières de finir, alors, tout serait pour le mieux. Quelque chose au fond d’elle se trouva ragaillardi par la funeste prophétie de la reine, quelque chose d’obscur, quelque chose de sombre qui ne demandait qu’à s’épancher et se libérer. À la guerre, oui ! Le ciel rouge et la terre fumante, des rivières de sang et des chants dans le noir. Comment pouvait-on aspirer à autre chose qu’à cela ?

Ses paupières s’abaissèrent un moment, et puis tout passa. L’heure n’était pas encore à cela, il y avait autre chose à faire, d’autres sujets à aborder. Presque à regret, elle revint au présent, observant non sans curiosité le manège de la reine qui semblait soudain s’intéresser à toute autre chose. Sans rien en montrer, Sigrid se trouva un peu prise au dépourvu, à la fois par les paroles d’Agnès et par l’expression soudain si douce de son visage. Était-ce une pointe de tristesse ou de regret qui semblait s’y glisser ? Elle n’en aurait pas juré, mais soudain ce fut si sincère et si profond que la jarl fut tentée d’y croire, encore qu’une partie d’elle-même se refusât à accorder le moindre crédit aux apparences et aux masques de la selianaise. Sans doute pourrait-elle l’apprécier, réellement, en dehors de l’indéfectible loyauté qu’elle lui devait, mais jamais sans doute ne pourrait-elle lui faire confiance, de la même manière qu’on ne peut rien croire de quelque chose qui ne montre jamais que ce qui doit être vu.

Elle sourit à son tour, mais cela sonnait un peu faux, comme si une crispation interne l’empêchait de se montrer sincère sur le sujet, puis cela s’enfuit de son visage qui retrouva son imperturbabilité naturelle. Jamais, au grand jamais, elle ne l’exprimerait à voix haute, mais Sigrid était tout à fait capable de mettre son duché à feu et à sang pour sa famille. Agnès ignorait peut-être quelle importance les svarholtéens accordaient aux liens du sang, mais ce n’était pas un vain mot que de dire qu’ils occupaient plus de place et qu’ils étaient plus solides que tous les serments et toutes les promesses que l’on pouvait prononcer. Si elle devait se battre pour quelque chose, excepté l’obligation qu’elle avait de satisfaire à cette fonction qui allait avec celle de jarl, ce serait bien pour assurer l’avenir de ces enfants qu’elle considérait presque comme siens.

— Ce serait un honneur exceptionnel, altesse, répondit-elle en inclinant longuement le chef, une main sur le cœur.

Il était vrai que Astrid et Helga arrivaient en âge pour cela. Sigrid avait souhaité garder leur sœur aînée auprès d’elle, ne serait-ce que pour veiller sur la cadette et apprendre de sa mère les us nécessaires pour tenir une maison noble. Eivar demeurerait à Halesund jusqu’à arriver en âge de prétendre à succéder à sa tante, et il était bien trop tôt pour prétendre confier Isolde à la moindre destinée à prévoir : les jumelles étaient donc les candidates idéales, d’autant qu’Astrid faisait montre d’un talent et d’un goût tout particulier pour les arts de la guerre qui laissait entrevoir une personnalité qui devait beaucoup à celle de Sigrid et de sa grand-mère.

Néanmoins, elle répugnait quelque peu à accepter ce présent inestimable que lui faisait la reine : elle se trouverait redevable d’elle, par la suite, chose qui n’était pas forcément d’un très bon aloi compte tenu de ce goût particulier qu’elle semblait avoir pour les intrigues. En ayant deux de ses nièces auprès d’elle, la reine disposerait d’un moyen de pression très efficace contre sa lignée... Était-ce vraiment une bonne chose ?

Sigrid prit son temps avant de poursuivre, considérant Agnès d’un regard qui indiquait clairement qu’elle préférait y réfléchir à deux fois avant de se décider. Elle ne cachait pas ses doutes, sans doute pour ne pas manquer de signifier à la reine que Sigrid n’agissait jamais à la légère, surtout quand il s’agissait de mettre sa famille sous l’autorité d’un autre. Loyauté et confiance étaient deux choses bien différentes, c’était tout à fait limpide dans l’attitude de la jarl : Agnès avait la première, totale, indéfectible, indiscutable et irréversible. Il était probable qu’elle n’aurait jamais la seconde, à moins de faire preuve d’une sincérité et d’une franchise que l’intelligence et la prudence des calculs politiques rendaient tout à fait impossibles.

— Il se trouve que deux de mes nièces pourraient trouver à Cardrak une voie à leur convenance. L’une ferait une bonne guerrière, l’autre a déjà toutes les qualités d’une noble dame. Je laisse à Votre Majesté le soin de décider laquelle des deux sera la plus à même de servir le plus efficacement.


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Ven 20 Mar - 10:02
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Agnès sourit.

« J'aimerais les rencontrer, demanda t-elle, les doigts d'une de ses mains n'ayant pas quitté la table dont elle appréciait le toucher. »

Elle semblait réjouie que la jarl accepte son offre et tout dans sa demande immédiate trahissait son empressement. Les pupilles sombres de la reine dardaient Sigrid d'un regard duquel transpirait le désir ardent de redevenir une mère, d'avoir sous son immense aile un être qu'elle pourrait façonner, une enfant sur laquelle elle pourrait avoir plus d'influence qu'elle n'en avait jamais eu. Ysabelle était sienne et complétement dévouée, et elle l'avait tirée de l'impasse qu'était sa vie que lorsqu'elle n'avait que quinze ans. L'esprit neuf et tout juste fleurissant d'une enfant de Saline lui serait dévouée d'autant plus que la base de son éducation s'était faite sur le respect de l'autorité royale. Dans les yeux de sa protégée, elle serait ce qu'elle avait toujours désiré être, une figure qui transcenderait tout ce qui pouvait toucher à son existence.

Sigrid acquiesça et, sans perdre un instant, alla chercher les deux enfants qui firent bientôt leur apparition à l'autre bout de la salle, entre ces portes qui déversaient dans le hall la lumière grisâtre du pays. Les dalles étaient froides et le bois sombre. De l'autre côté de la salle, où se tenait Agnès, près du feu, on baignait dans la lumière chaude des flammes. Le sourire de la lointaine reine n'était qu'une invitation de plus.

« Approchez. »

Elle avait levé sa main vers les deux gamines, frêles, dont le teint pâle se dévoila à mesure qu'elles approchèrent. Elles avaient beau être des jumelles, Agnès distingua assez vite laquelle des deux pourrait convenir comme guerrière ; elle avait sur son visage les récentes cicatrices de bagarres qui la désignaient comme un sacré caractère. La reine émit un large sourire et accueillit chacune en posant sur leurs épaules ses fines mains, toujours assise sur son siège, les recevant comme si elles étaient déjà ses enfants.

« Comment vous appelez-vous, mes filles ? »

Le ton d'Agnès était maternel, réconfortant, et assez vite les deux enfants devinrent moins hésitantes et timides. Chacune répondit, Astrid s'exprimant la première, conformément à son caractère, Helga restant un peu plus en retrait mais pas effacée, elle n'était que plus attentive.

« Astrid, Helga, je vous offre de me rejoindre à Cardrak. »

Agnès laissa l'information être digérée par les filles puis elle reprit en tournant son regard vers leur tante par moment.

« Astrid pourra suivre l'enseignement de nos maîtres jusqu'au jour de l'épreuve de Sven, elle devra alors faire ses preuves, et je ne doute pas qu'elle puisse en être capable, et ainsi rejoindre les rangs des meilleurs guerriers de Saline. Helga, dit Agnès en caressant du pouce la joue de l'enfant, sera sous ma tutelle, et je veillerai à ce qu'elle sache tout ce qu'il faut savoir afin de devenir l'une des dames les plus brillantes de notre cité. »

La reine avait pour Helga un regard qui, plus que d'ordinaire, était dévoré par l'espoir et l'ambition. Dans cette maigrichonne aux bonnes manières avec pour sœur jumelle une bagarreuse promise aux huscarls ou autres guerriers de légendes, elle voyait un potentiel comme on en croisait rarement. Son sang, son caractère, ses relations à venir, tout lui était promis. Sous les doigts d'Agnès palpitait la vie d'une âme qui lui serait dévouée, une femme en devenir qu'elle aurait érigée, un héritage qu'elle désirait plus que tout autre chose. Comme elle tenait l'enfant à ce moment, elle sentait qu'elle aurait mal si cette dernière refusait son offre.

Maintenant que la perspective de cet avenir leur avait été offerte, à toutes les deux, Agnès les considérait d'ores et déjà comme siennes. Ses mains maternelles et aimantes s’agrippaient à elles sans violence mais avec une passion débordante, et il était difficile de ne pas noter chez la reine, d'ordinaire impassible et si mystérieuse, qu'elle retrouvait chez les deux brunettes quelque chose qui lui avait manqué, ou qu'elle avait désiré mais jamais obtenu.




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Sam 4 Avr - 17:21
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Un instant, tandis qu’elle se levait pour aller entrebâiller la porte menant au reste de la demeure pour signifier à sa sœur de faire entrer Astrid et Helga, Sigrid se demanda si le sentiment ardent qu’elle avait vu éclore dans les yeux de la reine était réel. Après tout, de longues années de mariage n’avaient donné naissance qu’à un unique enfant, à sa connaissance ; peut-être que cela manquait à Agnès, peut-être regrettait-elle de n’avoir eu d’autres rejetons sur qui projeter ses ambitions, d’autres êtres à faire croître à sa guise et à élever. Mais après tout ; il y avait bien d’autre fils et filles de nobles à Saline, c’était étonnant qu’elle n’eût pas pu jeter son dévolu sur d’autres disciples avant cela.

Revenant à sa place, une main posée sur l’épaule de chaque fillette, elle les fit s’avancer jusqu’à la reine, devant laquelle elles firent encore une révérence, se regardant l’une l’autre avec une inquiétude partagée.

Sigrid pour sa part ressentit comme un étrange pincement à son cœur absent. L’attitude soudaine d’Agnès, la manière dont elle s’accaparait déjà les deux enfants lui donna presque un haut-le-cœur : l’avidité qu’elle lisait dans les gestes et le regard de la selianaise avait quelque chose de presque violent, qui écrasait déjà les jeunes pousses qu’elles étaient sous le poids de quelque chose de plus grand, de plus fort qu’elles. Elle s’assit, dissimulant ses réticences sous un masque glacial. C’était déjà trop tard, de toute façon, et elle ne pouvait pas se permettre de refuser cela : ni à Agnès, si à ses nièces. Sous l’aile de la reine, elles deviendraient puissantes, de grandes dames, à n’en pas douter. Quelque chose n’allait pas, néanmoins : non pas qu’elle soupçonnât la reine de vouloir le moindre mal à ses fillettes ou d’être capable de se conduire de façon cruelle avec elles — encore que, on ne pouvait jamais vraiment savoir, mais c’était déjà comme si elles ne lui appartenaient plus, comme si elles n’appartenaient plus à leur mère.

Et en parlant de cela... Elle ferma les yeux brièvement, songeant à la longue discussion qu’elle aurait avec Adheleid pour lui expliquer comment elle avait choisi de confier ses enfants à une autre, sans la consulter.

Pourtant, dans le regard éperdu d’admiration et de reconnaissance que les jumelles jetaient à Agnès, Sigrid vit la certitude que c’était là la meilleure chose à faire. L’union semblait déjà conclue : pour elles, la reine deviendrait la déesse tutélaire de leur petit monde, et c’était soudain comme si elle avait réveillé en elles des ambitions dont les fillettes elles-mêmes ignoraient l’existence jusque là. Oui, peut-être était-ce ainsi que cela devait se passer. La lignée de Nilf n’avait jamais produit de faibles rejetons, et elle ne doutait plus à présent que les deux enfants soient capables de supporter de vivre sous la coupe de cette reine, de supporter le poids des attentes, des ambitions. Ce devait être comme de vivre trop près du soleil, mais un soleil qui aurait irradié la glace et le silence au lieu du feu, songea Sigrid en envoyant Helga quérir sa mère.

— Je ne doute pas que vous saurez faire de mes nièces de dignes filles de Saline, dit enfin Sigrid à mi-voix. Je suis ravie de voir quel enthousiasme elles provoquent chez vous, Majesté. C’est fort flatteur pour nos aïeux. Néanmoins, je ne suis pas la seule à devoir être consultée sur ce point.

Pourtant quelque chose, une crispation dans la mâchoire, un grincement dans la voix, trahissait quelque chose, comme une contrariété latente : Sigrid craignait, au fond, de voir ces deux enfants qu’elle chérissait comme de potentielles armes élevées contre elle. Qui savait ce que l’on dicterait à leurs jeunes esprits, à Cardrak ?

Adelheid revint sans tarder, et, à la pâleur soudaine de son beau visage, Sigrid devina sans peine que Helga lui avait déjà annoncé la nouvelle. En bonne svarholtéenne néanmoins, la mère tâcha de ne rien montrer ou presque, drapée dans une dignité souveraine. Sa sœur ne put s’empêcher de se fendre d’un sourire. Le destin reproduisait sans cesse les mêmes schémas, avec d’infimes variations. Sigrid la guerrière, Adelheid la noble mère, gironde et coquette comme le serait sans doute Helga quand elle prendrait de l’âge. La guerrière et la dame. Encore, et encore, à croire qu’il n’y avait de place dans la lignée que pour ces deux antagonistes qui suivaient chacune leurs routes parallèles, complémentaires, mais si différentes... À vrai dire, avec leurs quelques années de différence, on croyait difficilement que Sigrid et Adelheid pussent être sœurs : toutes les rondeurs, toute la douceur qui manquaient à la première se retrouvaient sur la seconde. À n’en pas douter, il en serait de même pour les jumelles...

— Qu’en dis-tu, Adelheid ? lança Sigrid avec une douceur inhabituelle qui émoussa à peine le tranchant naturel de sa voix rauque. Astrid sera reçue chez les guerriers de Cardrak et Helga demeurera auprès de Son Altesse.

D’un geste, ses doigts se refermèrent comme des serres sur le poignet de sa sœur. Il était rare de voir Sigrid faire preuve de délicatesse avec son entourage, et cela ressemblait plutôt à celle dont font preuve les oiseaux de proie pour disséquer les meilleurs morceaux de leur gibier.

— Je dis que cela est pour le mieux, répliqua lentement Adelheid en s’inclinant profondément devant Agnès. Une mère doit apprendre à voir partir ses enfants, tôt ou tard.

Se redressant, elle eut un sourire très tendre, glissant une main dans la tignasse mal disciplinée d’Astrid.

— C’est la chair de ma chair que je vous confie. Sur mon âme, madame, prenez-en soin.

Nul n’était dupe, soudain : bientôt, les fillettes ne seraient plus seulement les enfants d’Adelheid et de Floki, elles appartiendraient à la reine. Conscientes de l’importance du moment, partagées entre l’excitation d’une nouvelle existence à venir et le chagrin naturel de devoir quitter leur monde familier et les jupes de leur mère, Astrid et Helga se tenaient la main et la serraient avec force, comme pour se soutenir l’une l’autre devant ce qui s’ouvrait à elles.

La voix nouée de leur mère résonna de nouveau :

— Je vais annoncer la nouvelle. Je ne saurais jamais assez vous remercier, majesté.

S’inclinant une dernière fois, elle s’en fut, droite comme elle l’était toujours, mais Sigrid décela dans son maintien comme une raideur tremblante, symotôme de la crispation inquiète qui l’habitait aussi. Tous savaient, néanmoins, que c’était ainsi qu’allait le monde, que les enfants tôt ou tard doivent partir, et que les deux fillettes étaient en âge de s’en aller au loin pour apprendre une autre vie. Il n’y avait plus qu’à espérer que les griffes de la reine seraient moins acérées pour elles et qu’elle ne rendrait pas à Svarholt deux étrangères.

C’est en songeant à cela que Sigrid comprit ce qui était à la source de cette inquiétude sourde et de cette colère infime qui s’insinuait tout au fond d’elle depuis qu’Agnès avait posé les mains sur les enfants : deux êtres échappaient à son pouvoir et à son influence pour aller sous celle d’une autre. Ce pourrait être une lutte, une guerre, dans laquelle la jarl venait de perdre deux pions prometteurs, mais quel combat, fut-il minuscule, pouvait-elle mener contre la reine ? Quelque chose dans sa tête devait alors se souvenir qu’elle ne pouvait toujours raisonner en terme de loyauté et de logique hiérarchique, que parfois l’instinct prend le dessus, des émotions brutes qui proviennent des plus sombres cavernes de l’être et qui disaient, soudain : ces enfants sont à moi. Elle répugnait à les lui céder, quand bien même fût-ce pour le meilleur, parce que c’était comme voir un intrus sur son territoire, un rappel qu’elle n’était pas toute-puissante sur les siens.


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Lun 4 Mai - 17:37
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Agnès était restée plutôt silencieuse alors que la mère de ses deux nouvelles protégées venait lui donner sa bénédiction. La reine lui avait rendu la politesse de son sourire forcé qu'on devinait à fois étiré par la fierté et par la tristesse. Ce n'était jamais facile de voir ses enfants partir, d'autant plus dans les bras d'une telle figure, une femme qui n'avait à envier à aucune autre et pour laquelle les filles avaient un regard plein d'une admiration que leur mère n'aurait jamais pu espérer. La cruauté de cet adieu était subtile mais de coutume dans le monde de la noblesse ; Agnès avait été à la place d'Helga, une éternité auparavant, et elle se rappelait avoir quitté la chaleur et la magnificence de son foyer pour une terre froide et inhospitalière, au milieu d'un peuple qui la terrorisait et pour lequel elle n'avait aucun amour. Elle n'était pas même une noble à proprement parler et, pourtant, elle se tenait, à présent, reine des indomptables salinéens.

« - Helga, Astrid, allez rejoindre votre mère. Passez le temps qu'il vous reste avec elle. »

Agnès avait soufflé ces mots alors que la femme quittait à peine la salle. Elle avait poussé doucement les deux filles d'une main dans le dos, chacune, et s'était retournée vers Sigrid alors que les enfants s'en allaient.

« - Je n'avais rien d'une salinéenne lorsque j'ai quitté Luütra pour Cardrak, et j'en suis aujourd'hui la reine. Astrid et Helga seront des noms qui marqueront l'avenir de notre peuple, j'en ai la certitude. »

Ce n'était pas seulement des paroles en l'air pour calmer la tension immanquable du moment ; Agnès pensait chacun de ses mots, et elle ferait en sorte que sa prophétie se réalise, quoi qu'il en coûte.

« - J'aimerais présenter mes hommages à vos ancêtres, Sigrid. »

La demande était simple quoiqu'un peu surprenante à cet instant, mais les deux femmes se mirent en chemin pour la tombe des ancêtres de Svarholt.

La journée avança doucement, au même rythme que le cortège étendu, que trainaient dans leur sillage la reine et la jarl, passait par chaque place importante de la ville. Les huscarls suivaient la monarque de loin, leurs imposantes silhouettes se frayant des chemins sinueux entre les foules passagères qui observaient lointainement les discussions silencieuses des deux femmes de pouvoir. Elles étaient fascinantes à observer, l'une à côté de l'autre, comme deux arbres étrangers. Sigrid, noueux et aux courbes revêches, Agnès, fin et élancé, mais pourtant de mêmes tailles. Elles avaient ce même crin sombre mais qu'on devinait plus fin et plus soigneux chez la reine, et elles partageaient un teint clair. De dos, elles auraient pu être des sœurs, mais tout en dehors de ces quelques ressemblances arrivait à les démarquer.

Qui sait combien de temps elles avaient passé à marcher le long des berges ou dans les rues ? Le soleil, toujours plus ou moins masqué par les nuages ou le brouillard dans cette région, était descendu à mesure qu'elles avaient avancé. Si Agnès n'avait pas eu pour projet de rester plus que la journée, ses nouvelles obligations et projets l'avaient contraint à accepter l'offre de Sigrid. Elle resterait à Svarholt, cette nuit, et partagerait le festin que les cuisiniers avaient surement commencé à préparer depuis des heures. L'endroit était plaisant, reposant, et elle voyait dans la prolongation de son passage une occasion de se rapprocher davantage de la jarl qui ne s'était toujours pas débarrassé de ce masque frigide. C'eut été osé de la part d'Agnès de croire le contraire, mais elle gardait espoir et confiance. Sigrid avait un quelque chose qui lui plaisait mais qui, pour l'instant, était hors de portée.




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Mer 6 Mai - 2:22
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Un très bref sourire, comme une piqûre d’épingle, transperça de nouveau le masque morne des traits de Sigrid. Agnès avait raison, au fond : c’était l’ordre naturel des choses. Des gens viennent, prennent des enfants pour en faire des rois, des reines et des généraux. C’est ainsi que va le monde dans la noblesse où l’on n’est jamais vraiment soi, on est toujours autre, ce qu’attendent les autres, ce qu’on doit devenir, ce que le sang proclame. Elle regarda les fillettes rejoindre sagement leur mère à l’extérieur, songeant que c’était peut-être l’une des dernières fois qu’elle les voyait ainsi, encore sous son emprise.

Parce qu’il était question de cela, au bout du compte, et cela lui vint comme une révélation lorsqu’elle releva les yeux vers la souveraine et son sourire de madone. La douceur d’un ancien chagrin avait à présent émoussé le feu de ses yeux et l’ardeur de ses traits minces, ce qui l’avait rendue étonnamment inquiétante, un moment plus tôt. Le voile retombait sur elle, lentement, fugace et tranquille. De nouveau sereine, maternelle et glaciale. Belle comme le sont les statues de pierre, intouchable et inchangées, qui regardent passer les éons sous leurs draperies de neige et de mousse, aussi impénétrable que ces visages impassibles, quand elle le voulait.

Sigrid avait toujours été obligée de se battre pour conserver ce qui lui appartenait, obligée de se montrer plus forte que les autres, comme si elle était partie avec un temps de retard et qu’il lui fallait toujours compenser la faiblesse que l’on disait inhérente à ce qu’elle était ; étrangement, cette rivalité perpétuelle n’avait que rarement cours avec les autres femmes de pouvoir, du moins le peu qu’elle eût fréquenté jusque là. À la réflexion, aucune d’elles n’était jarl en titre et toutes avaient eu un pouvoir moindre que le sien, toutes, sauf Agnès. Et Agnès venait chez elle, prendre ce qui lui appartenait, prendre tout l’espace et tout envahir comme un liseron qui sème ses premières graines et étouffe ce qui l’entoure dans ses vrilles.

Parce que c’était ainsi ? Parce qu’il en avait toujours été ainsi. C’était de cette façon qu’allait leur monde et Agnès était souveraine en chaque maison de son pays, fut-ce celle d’un seigneur ou d’un mendiant. Elle aussi avait connu cela : on était venu chez elle, on avait pris quelque chose, on l’avait prise, elle. Sigrid n’avait pas connu cela, mais elle pouvait aisément le concevoir, elle qui, comme tous les enfants de Nilf, était réputée avoir la forêt dans le sang. Chacun venait toujours prendre à l’autre ce qui ne lui appartenait pas et les relations entre familles étaient ainsi faites que l’on s’arrachait mutuellement des enfants, des parents, des choses et des gens, tissant des liens douloureux comme des vieilles cicatrices. Elle savait que la reine était selianaise ; mais jamais elle ne s’était demandé ce que cela avait pu produire dans l’esprit d’une toute jeune fille que de se retrouver en terre étrangère, tout en sachant qu’il n’y aurait nul retour possible.

Quel arrachement, quelle dépossession ! Sigrid pouvait remercier chaque jour les ancêtres de n’avoir point permis qu’on lui fît subir cela... Elle aurait presque pu la plaindre, l’espace d’un instant, si elle n’était pas en train de soupçonner en parallèle une manœuvre subtile. Mais elle ne le fit pas, parce que quelque chose au fond d’elle voyait cette femme qui aurait pu être sa sœur comme une intruse, et transformait le pacte en un conflit de territoires.

La demande de la reine la surprit, et elle le laissa transparaître très brièvement dans un haussement de sourcils, vite enfui. D’une courbette du chef, elle acquiesça et très vite, on réunit une petite escorte, composée de quelques gardes de la citadelle et des huscarl d’Agnès. Tout le monde demeura cependant à distance des deux femmes, que précédait Ingvar qui veillait discrètement à ce qu’on ne les dérange pas. Le géant roux avait ceci d’efficace qu’il arrivait à dissuader n’importe qui de les approcher, et ceci avec presque autant d’aisance que les gardes royaux, le prestige de l’insigne en moins.

Le temps restait maussade, noyé d’un brouillard épais que dissipaient parfois quelques rayons de soleil. Déambulant comme des ombres dans la ville, jusqu’au cœur des bois, la reine et la jarl, environnées de leur suite, faisaient un grand cortège d’ombres qui émergeaient de la brume pour y disparaître de nouveau. Quelques rais d’or timide faisaient rutiler les joyaux et les broderies, les armes, le fer et les joyaux, puis tout se ternissait de nouveau, disparaissant dans la blancheur. Sigrid resta silencieuse, comme toujours, sévère et froide, confite dans la solennité du moment.

Ils quittèrent la ville, laissèrent derrière eux la silhouette massive de la citadelle environnée de blanc, descendant la route longue jusqu’à la forêt qui se peuplait de murmures, quittant la ville et ses maisons frileusement blotties les unes contre les autres, s’enfonçant plus loin dans l’ombre et les rubans de brume attardés dans les sous-bois. On s’écartait à leur passage, on se pressait, les petites gens, les pêcheurs, les soldats et les nobles affluaient, refluaient, longues vagues bruyantes qui saluaient avec déférence avant de s’écarter. Finalement il ne resta plus personne que la suite martiale des deux femmes qui cheminaient ensemble.

Sigrid se fendit de quelques explications succintes sur l’état de la ville, quelques visages croisés en route, quelques mots sur les édifices, l’état général du duché, non point pour meubler un silence dont elle était si familière, mais parce qu’il était après tout de son devoir de présenter son domaine sous le meilleur jour à la souveraine. L’image était importante et même si elle ne se pliait à l’exercice qu’à contrecœur, la jarl savait que cela pouvait être crucial.

Étrangement, elle sembla bien plus dans son élément, peut-être un brin plus détendue lorsqu’ils furent sous le couvert des arbres, comme si la proximité du grand fouillis de la nature si sauvage de Svarholt était propre à lui redonner des forces. Après tout, ils étaient tout près du cœur de son duché, du lieu le plus sacré de sa lignée, là où reposaient les restes du plus lointain de ces ancêtres, et le plus glorieux d’entre eux.

À première vue et comme souvent ici, le lieu était fruste, mais respirait une puissance âpre et sévère qui semblait couler dans les veines, dans la sève, le sang et la terre de tout ce qui vivait et croissait sur ces rochers sauvages. C’était au pied d’un antique chêne, énorme, imposant comme une tour végétale, que l’on avait ménagé le cairn funéraire de Nilf. La pierre et le bois s’étaient entremêlés au fil des siècles, les racines délogeant les galets, eux-mêmes couverts de mousses et de dessins à demi effacés. Une clairière s’étendait tout autour, semée d’une herbe rase et émaillée de quelques dernières graminées séchées sur pied par l’automne. De hauts contreforts surplombaient l’ensemble, faisant comme un grand mur de roche aiguë que de grands dessins gravés soulignaient de contours complexes et de motifs incertains. Un rai de soleil pâle dissipait un peu l’humidité de l’air, et rien ne bougeait. Pas un souffle de vent, pas un bruit autre que leurs pas, rien ne bougeait.

Sigrid s’agenouilla la première devant le cairn, et déplia de son étoffe l’offrande qu’elle avait préparée : une dague bien ouvragée, fort belle, mais bien trop ornementée pour avoir une réelle utilité, et de fait elle fut rapidement tordue et ébréchée sur le roc avant d’être déposée près des mille autres offrandes que l’on distinguait au sol, entre les hautes herbes et sous les racines contournées du grand arbre. Quelques paroles, murmurées comme une prière lâchée au vent, résonnèrent, reprises par tous ceux qui les accompagnaient, puis Sigrid se releva et laissa la reine présenter son hommage.

Bien qu’elle soupçonnât Agnès de ne point saisir vraiment les implications de tous ces rites, elle n’osa présumer à haute voix de cette ignorance et ne donna pas d’explications supplémentaires : après tout, elle était la reine, et on pouvait faire confiance à une telle universelle araigne pour avoir vent du moindre geste du moindre sujet, si cela pouvait lui apporter quelque chose. Savoir, c’était pouvoir, et nulle autre qu’Agnès ne semblait mieux connaître cette maxime...

Au fond de la jarl, il y avait comme un sentiment de défiance et d’orgueil démesuré, à se tenir sur les ossements de ses ancêtres, en ce lieu sacré entre tous où des milliers des siens avaient déposé leurs prières, leurs larmes et leurs espérances, confiées à la pierre et au bois qui s’étaient comme gorgés de cela. Un million de souhaits, un million de dévotions muettes semblaient avoir chargé l’air et la terre d’une puissance intangible et pourtant bien là, sensible dans chaque brin d’herbe, chaque murmure, chaque signe sur la roche, chaque scintillement des rubans d’or fané, de pierreries et de fer forgé. Elle s’en gorgeait, s’en emplissait chaque fois du même ravissement lugubre à se savoir faite de la même ombre tourmentée que ces arbres vénérables et que ces rocs acérés. C’était là, au cœur de son fief et de son sang qu’elle se sentait plus invincible que jamais.

Qu’était-elle, cette étrangère, au regard des millénaires écoulés ? Des siècles durant c’était son sang, sa lignée, la chair de sa chair qui avait régné sur ces lieux. Elle avait autant de parenté avec la pierre dure de ces montagnes qu’avec les ossements poudreux qui reposaient en leur sein. La reine, oui, souveraine, mais toujours étrangère. Au moins y avait-il quelque chose qu’elle ne pouvait posséder, quelque chose dont elle ne pouvait s’emparer.

Un bref instant, Sigrid espéra même que le lien fut si fort, si viscéral, si puissant, que ni Helga ni Astrid ne pourraient jamais vraiment renier leur héritage et leurs racines, que toujours tout les rappellerait à la terre mère où dormait leur innombrable parentèle. Sur les os avaient poussé les arbres, et les arbres étaient à eux.

Toujours le mutisme, toujours le silence, impavide et impassible comme une figure de pierre, Sigrid n’avait rien montré, mais un œil exercé aurait peut-être pu discerner, dans le miroir de ses yeux noirs, l’étincelle d’un feu dormant.

Et puis comme un songe, le soir était venu. Dans la grande salle de nouveau bondée, l’atmosphère était étouffante, saturée de vacarme, de fumées, de rires, de chants et de musiques, de fumets de viande rôtie et de vapeurs d’alcool. La fête battait son plein, chacun s’en donnait à cœur joie et profitait de cette belle occasion de festoyer en l’honneur de la reine et surtout de faire étalage de ses plus beaux atours et de ses meilleurs produits. Un défilé interrompu de quémandeurs et de flagorneurs plus ou moins habiles avait fait procession près de la table d’honneur, où siégeait Sigrid. Sa famille et les principaux chefs de clans se serraient sur les bancs et les sièges pour partager l’abondance de victuailles, tout en s’adonnant à tous les plaisirs de la gastronomie locale, de la boisson et de la conversation. Floki faisait grise mine, plus encore que d’ordinaire, et Sigrid sut très bien que Adheleid avait dû s’empresser de lui faire part de la nouvelle, ce qui ne semblait guère enchanter le père laissé de côté dans les tractations. Baste, elle se ferait fort de lui rappeler qui était le chef, ici.

Nul ne put faire fi de la provende, ce soir-là, même si les mieux renseignés grimaçaient un peu de savoir qu’on avait quelque peu écorné les réserves pour l’hiver. Il fallait bien nourrir tout le peuple afflué des fiefs de Svarholt pour rencontrer la reine, après tout. Mais à vrai dire, Sigrid avait hâte de retrouver la quiétude tranquille de Halesund à la morte-saison : elle n’avait jamais vraiment porté ces nobles tapageurs dans son cœur, excepté quelques-uns qui avaient le bon goût de partager le penchant de la jarl pour une certaine sévérité. Espérant faire passer cela au plus vite, Sigrid s’abîmait comme toujours dans la boisson, veillant néanmoins à demeurer assez alerte pour ne rien rater de ce qui se passait autour d’elle. Les conversations se hurlaient presque d’un bout à l’autre de la table, le niveau sonore augmentant en même temps que le taux d’alcoolémie des convives au point que même la très sage Adelheid commença à tanguer sur son siège. Astrid et Helga s’adonnaient à leurs frasques habituelles, Eivar luttait contre le sommeil pour ne rien manquer du banquet et dévorait la reine de ses yeux curieux, tandis que Brunehilde semblait jalouser la réussite de ses sœurs.

Et puis peu à peu on reflua, chacun tituba ou marcha jusqu’à sa couche, parfois à grands bruits, seul ou accompagné. Assommée de fatigue et d’alcool, Sigrid resta jusqu’à ce qu’il n’y ait presque plus personne dans la grande salle à peine éclairée par la lueur des derniers grands feux, assise face à la cheminée.

C’était l’heure où elle aimait s’attarder, quand il n’y a plus nulle âme qui vive dans la grande salle, quand tout s’affaisse et se tait dans la nuit, avant les heures lointaines du petit jour. Tout est parfois plus simple, alors, et dans l’obscurité de ces moments de pleine nuit plus sombre encore, juste avant l’aube, il y avait parfois de ces fulgurances, de ces pensées vives et simples, comme épurées par l’épuisement et l’ivresse, tout se réduisait à si peu, si peu...

On n’appréhende vraiment la simplicité de l’univers qu’à l’aune de ces instants fugaces.

— La fête a-t-elle était à votre convenance, kejsarinna ?

Sa voix, plus rauque encore que d’ordinaire, plana comme un oiseau de mauvaise augure, couvrant à peine les craquements des braises sur le bois sec de la cheminée. Étrangement, la présence d’Agnès n’avait pas suffi à lui gâcher ce moment.


Early or in the day's end,
The raven still knows if I fall.




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Sam 9 Mai - 0:07
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Le festin était digne de ceux organisés à Cardrak, mais dans un lieu plus restreint, et avec plus de viande rouge pour moins de poisson. L'alcool était abondant également, et si Agnès y avait à peine touché les premiers instants de l'évènement, elle avait profité des arômes nouveaux et originaux qu'on lui avait présentés. La principale différence qui intriguait la reine était la culture de Svarholt qu'on retrouvait aussi bien dans les vêtements que sur les visages de chacun. Si les cardrakiens étaient reconnaissables pour leur carrure épaisse, leur peau burinée par le sel et leur immanquable fierté, les svarholtéens l'étaient pas leurs peintures faciales. Les traits de couleur sombre qui zébraient leurs visages et entouraient leurs yeux accentuaient ce sentiment d'avoir face à soi plus des loups que des hommes, et dans l'ivresse de la nuit, plus mystique ici qu'autre part, Agnès laissait aller son esprit échauffé.

Des hommes bêtes, à ses pieds, déchirant la chair qu'on leur servait, l'engloutissant et riant sur les éclats des tambours, harpes et flutes. Ils étaient les ombres vivantes des récits de son enfance, terrifiants, bestiaux, mais elle ne les craignait pas. Elle leur ouvrait les bras, souriante, jouissant d'être celle qu'ils honoraient, goûtant autant aux regards assombris par la méfiance qu'à ceux flamboyants de désir et de curiosité. Elle se nourrit davantage des pensées et idées qu'elle sentait frémir sous les pupilles vibrantes de chacun. La salle tremblait et n'en pouvait plus de retenir les hurlements sourds, ou pas, des loups de Svarholt, et Agnès, qui jouait de sa grâce et de son statut à chaque occasion qui lui était donnée, répondait avec la langueur d'un félin joueur.

Quand elle avait croisé le regard du louveteau aux côtés de ses sœurs agitées, elle lui avait adressé un sourire intriguant, un sourire qui le hanterait peut-être pour le reste de son existence. Elle avait posé ses pupilles sombre sur celles du jeune garçon, que le sommeil ne semblait plus troubler, et elle avait plissé les yeux, amusée, avant de faire glisser sa main sur la table et de porter doucement la corne à ses lèvres, goûtant encore à la liqueur qui enchantait ses sens.

La salle s'était vidée, lentement, et avait pris des allures de tanière dormante. Les hurlements s'étaient tus pour des ronflements, et Agnès sentait la fatigue engourdir autant son corps que ses pensées, qui n'étaient pas bien claires, déjà. Elle s'étaient étendue dans son siège et avait posé sa tête en arrière, ses yeux fatigués scrutant les corps endormis pour discerner Ysabelle deux tables plus loin. La métisse s'était appuyée contre un des piliers et semblait dormir. Son visage, serein, la fit sourire, et elle ferma les yeux quelques instants pour se laisser aller au silence de cette nuit sauvage. Le crépitement du feu, la plainte du vent, dehors, et... la voix de Sigrid.
La reine avait de nouveau ouvert ses pupilles pour répondre à la Jarl.

« - Je ne l'aurais ratée pour rien au monde, Sigrid, avait-elle dit en ramenant ses paumes sur ses bras pour se réchauffer.

Tout en se redressant, elle réajusta la fourrure que lui avait ramenée Ysabelle en fin de soirée, avant qu'elle ne sombre, elle aussi, dans les bras de cette nuit particulière.

- Pour être honnête, je ne m'attendais pas à passer un si bon moment, ajouta la reine. Qu'ils soient de Svarholt ou Cardrak, les salinéens savent festoyer, et j'ai eu, ce soir, l'intime conviction que les vôtres m'apprécient, dans leur majorité.

Elle laissa le vent souffler et ponctuer ses remerciements, avant de reprendre.

- Je m'assurerai que le festin soit à la hauteur du vôtre lorsque nous aurons l'honneur de votre présence, à Cardrak. »

Agnès resta attentive pour percer à jour les pensées de son hôte. La reine se doutait que Sigrid n'avait jamais eu l'intention d'aller à Cardrak, car la cité ne l'intéressait surement pas. Nilfdottir aimait sa terre, et surement aucune autre. Elle ne pourrait être heureuse ailleurs. Cependant, avec l'arrivée de ses nièces à la capitale, il deviendrait un jour immanquable qu'elle y passe.

La reine ne dit rien un moment, savourant ce même silence que la jarl appréciait, mais pour d'autres raisons.

« - Je vous promets le meilleur avenir pour Astrid et Helga. »

Elle le disait, une fois de plus, et si Sigrid aurait pu s'agacer que la reine avance cette certitude, il était certain qu'elle allait de nouveau la remercier, ou montrer sa reconnaissance. Pourtant, ce n'était pas ce que désirait Agnès, enfin, pas tout à fait. Avant que Sigrid ne réponde, elle s'avança légèrement et son visage jusqu'ici détendu porta le poids d'une peine partagée.

« - J'ai appris pour votre amie, Silke, et je conçois qu'il n'est pas chose aisée de voir vos nièces partir, à présent. J'insiste, mais si je peux vous être d'une quelconque aide, n'hésitez pas. »

Agnès aurait aimé lui dire que rien ou presque ne lui était inaccessible et que, si elle l'avait voulu, on placerait sa nièce, le jour de son épreuve, avec les garçons les plus forts qui soient, et que la traversée de Sven ne soit qu'une formalité. La reine, à Cardrak, était tisseuse de destin, et la menace d'une coque percée avait maintenu plus d'une famille rivale en retrait.




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Sam 9 Mai - 1:29
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Ouverture. Dans le mutisme léger de la nuit, envahie par la respiration des dormeurs attardés, du vent qui sifflait sur le chaume du toit et par les craquements du feu, tout était parfois plus simple, plus limpide, quand l’ivresse et l’épuisement épuraient les pensées superflues pour ne plus conserver que l’essentiel, le brut, l’indivisible. Tout réduire à de simples figures, de simples songes, jusqu’à l’évidence.

Sigrid et Agnès, côte à côte, figées dans la langueur du soir, faisaient comme de grandes figures d’ombres soulignées par les reflets du foyer déclinant, aux voix basses comme des murmures émoussés par la nuit.

— Vous êtes leur reine, répondit simplement la jarl lorsque Agnès lui fit part de son avis quant à l’affection que les gens de Svarholt pouvaient lui porter.

Elle ne jugea pas nécessaire d’ajouter quelque chose de plus ; il eut été superflu, à son sens, de s’épandre sur la fidélité que les gens du duché sauvage devaient à la couronne de Cardrak, fut-elle ceinte par la fille d’un très ancien ennemi devenu allié, faute de mieux. Elle était la reine, oui. L’impulsion première de défiance ressentie envers elle s’étiolait peu à peu. Il n’y avait pas à combattre ou à douter, pas de territoire à défendre face à quelqu’un qui, de fait, possédait tout.

Un très bref sourire lui fendit les lèvres quand elle lui assura de lui rendre la pareille lors de ses prochaines visites à la capitale. Elle voyait juste en songeant que Sigrid n’y aimait pas séjourner : quel intérêt pouvait-on trouver à des murs de pierre ? Mais c’était un fait, de par ses obligations et la présence future de ses nièces là-bas, la jarl serait amenée à s’y rendre de plus en plus souvent. Une songerie insidieuse lui chuchota qu’ainsi, elle tomberait plus loin encore sous la griffe d’Agnès. Elle pouvait prendre les rameaux de la lignée, sans que le tronc fût atteint ; mais en se laissant aller dans l’orbite de l’astre glacial qu’était la reine, c’était à son aubier qu’elle pouvait s’attaquer.

— J’imagine qu’il est inutile de vous assurer, kejsarinna, que je ne cherche pas plus d’honneurs que ceux qui me sont déjà dus.

Sigrid n’avait pas même levé les yeux, débitant cela d’un ton monocorde. Tout n’était question que de devoirs et d’évidences, et surtout elle ne voulait pas avoir envers la reine plus de dettes qu’elle n’en avait déjà. L’engrenage était dangereux, mais peut-être devoir céder un pouce de terrain et permettre à Agnès d’asseoir son autorité sur la lignée des jarls de Svarholt était le prix à payer pour hisser Astrid et Helga jusqu’aux plus hautes sphères. L’ambition n’avait jamais caractérisé Sigrid, encore qu’elle reconnût aisément que l’on ne pouvait se maintenir à une place comme la sienne et en être totalement dépourvu. Mais au fond, la perspective d’ajouter encore à la gloire de sa lignée, de faire sortir certains de ses rejetons de l’ombre avait quelque chose de grisant, comme un pied de nez au destin et à tous ceux qui n’avaient pas cru en elle.

— J’ose espérer qu’elles ne vous décevront pas. Après tout, le sang de Nilf n’a jamais fait défaut.


Elle avait presque souri, disant cela, et avait enfin levé les yeux vers Agnès qui déjà se penchait vers elle, affectant une proximité presque complice, susurrant quelques mots, un nom, un nom que portaient les vents et les plaintes de la bise au creux des nuits d’inquiétude où les forêts se lamentaient de la perte de leur enfant. Silke. Cela serait arrivé, à un moment où à un autre : nul n’ignorait à Svarholt l’amitié durable qui avait uni la jarl et la mansha, et quelle perte terrible avait été, pour tous ceux de sa maison, la nouvelle de sa disparition.
Plus que de la savoir au loin, plus que de la savoir en danger perpétuel, c’était l’ignorance de son sort qui pesait. Eut-elle été morte, il y aurait eu des chants et des plaintes, des complaintes et des hommages funèbres pour clore l’histoire. Un scellé, une certitude ; et en fait de cela, rien. C’était autrement plus effarant, parce que l’esprit ne cessait de le peupler de chimères, de questions et de doutes. L’esprit n’aime pas le vide, et le vide doit être rempli, coûte que coûte.

Et si elle avait trahi ? Et si elle était partie ? Sigrid ne pouvait s’empêcher de souiller la mémoire de son amie avec d’affreuses suspicions, distillant la rancœur : envers Silke, pour avoir disparu, envers ce qui avait causé son départ, et même si elle n’osait se l’avouer, peut-être envers Harald lui-même et ceux qui la lui avaient arrachée.

Sans le savoir — du moins, Sigrid l’espéra, Agnès avait formulé et concrétisé un lien dont la jarl elle-même n’avait pas eu conscience jusque là : comment confier la vie de ses nièces, de son propre sang, quand Cardrak avait pu laisser perdre Silke ? Tout aurait été si différent, si elle était morte au combat. C’eut été l’ordre naturel des choses, c’eut été l’accomplissement normal des évènements. Peut-être avait-elle peur, en effet, de voir le même vide engloutir Astrid et Helga, et de ne plus rien savoir d’elles, comme elle ne savait rien du destin de Silke.

Un long silence s’écoula, la jarl avait replongé ses yeux noirs dans les tréfonds du feu, puis elle éleva la voix, dans un rauque murmure :

— On vous prête un grand pouvoir, altesse.

Une infime hésitation ébrécha sa voix, puis elle reprit :

— Je ne puis néanmoins vous demander de faire revenir Silke, au moins puis-je simplement vous demander de veiller sur mes nièces autant qu’il vous sera possible.

Elle ne demandait rien qui n’eut été déjà promis par la reine, tout compte fait ; mais il n’y aurait sans doute pas assez de promesses, de serments et de paroles pour apaiser totalement la méfiance de Sigrid.

Se redressant, elle porta une main un peu moins assurée que d’ordinaire jusqu’à sa coupe, en lorgna le fond et la remplit d’un fond de liqueur qui traînait encore sur la table. Elle observa la reine un instant, ses yeux sombres embusqués dans leurs flaques d’encre noire qui creusaient ses pommettes et ses joues maigres. Agnès était propre à éveiller au fond d’elle une sorte de fascination étrange, celui qui s’immisce quand on se contemple soi-même dans un miroir qui renvoie une image déformée. Bien qu’elle eut fait montre, en chaque instant, d’une suavité presque languide, d’une grâce céleste qui semblait la faire appartenir à des sphères bien plus élevées que celles de la basse humanité, Sigrid décelait parfois à travers la façade si lisse et si parfaite de la reine l’écho, l’éclat, le soupçon de quelque chose. Elle en avait eu la fulgurante intuition lorsqu’elle l’avait vue s’emparer, presque littéralement, des fillettes qu’on lui présentait : une avidité furieuse, un feu, oui, une flamme, un grand brasier noir et glacé qui ne cessait de s’étendre et donnait une énergie inépuisable à cette femme que rien ne semblait pouvoir abattre.

Elle n’avait pas compris, alors. Elle n’avait vu que des mains, des griffes, des serres qui s’emparaient de ce qui était sien — la vie de ces enfants — pour les emmener loin d’elle, comme ils l’avaient fait pour Silke. C’était à elle ! Ces gens, ces êtres, ces vies, ces âmes, à elle, seulement à elle, seulement soumises à sa volonté. Agnès ne faisait que lui rappeler qu’il y avait autre chose au-dessus d’elle, et qu’elle n’était pas seule souveraine en son pays. Un conflit de territoires, oui. C’était cela. On lui prenait ses pions pour les faire siens, mais soudain Sigrid crut saisir, ce qui avait été à la source de cette avidité profonde qu’elle avait surprise dans le geste de la reine : un long, lent, déchirant, lancinant sentiment de solitude.

Agnès n’avait eu qu’un enfant. Pourquoi, nul n’en savait rien, mais la jarl était prête à parier que le discours qu’elle avait entendu de sa bouche un peu plus tôt n’avait pas été feint et que cela manquait réellement à la reine. Et pourquoi voler, rafler, s’emparer de vies sinon pour s’entourer, se donner l’illusion de l’être, et tenter de combler le vide déchirant qui s’ouvrait tout grand pour tout engloutir ? Rien ne semblait pouvoir survivre très longtemps auprès de l’incandescence givrée qui émanait de la souveraine, rien qu’une égale flamme, rien qu’une égale force, tout aussi inflexible et forgée de la même glace incorruptible. Elle détruisait tout, réduisait tout à néant autour d’elle, tout s’étiolait dans son ombre quand rien ne pouvait survivre à sa lumière.

N’était-ce pas ce même sentiment qui avait toujours habité Sigrid ?

Cette fois, la jarl observa Agnès droit dans les yeux, laissant filer un silence qu’elle ne saisit qu’à peine, toute occupée à ses pensées qui filaient dans sa tête comme des traits ardents. Soudain, elle eut l’impression de se regarder elle-même.

Un sourire émoussa quelque peu les traits rudes de son visage, fit danser quelque chose au fond de ses yeux noirs, une étincelle, comme un défi, peut-être, lancé en réponse aux paroles de la reine. Elle avait mentionné un point sensible, en vertu de quoi se priverait-elle d’en faire autant ? L’ivresse semblait donner à la très prudente jarl une hardiesse inhabituelle, d’autant plus motivée par la fascination grandissante qui captait toute son attention vers son interlocutrice.

— Helga a déjà pour vous le plus grand respect, sans doute pourra-elle vous servir comme si c'était votre fille.

Une pause, puis :

— Il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques regrets de n’avoir pas eu plus d’enfants. glissa-t-elle sans cesser de la regarder dans les yeux.

L’audace aurait pu la pousser à demander pourquoi elle n’avait pu en concevoir d’autres, mais la question s’était déjà tapie dans les paroles de la jarl, embusquée dans un non-dit.


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Dim 10 Mai - 18:43
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La reine veillerait donc sur les nièces de la jarl, et Helga, plus que Sigrid ne pouvait se l'imaginer, allait être éduquée à la lumière des plus grands privilèges qu'avait à offrir le continent. Tandis que sa sœur évoluerait au sein des meilleurs marins de ce monde, Agnès ferait jouer de toutes ses relations pour enrichir la jeune fille et, d'ici quelques années, elle serait méconnaissable, inexorablement transformée par ses découvertes et la mesure du pouvoir qu'elle aurait acquis. Svarholt lui semblerait alors la sombre bourgade d'une forêt sans horizons et elle apprendrait à porter ses yeux bien plus loin qu'elle n'aurait jamais pu l'espérer, aussi loin que porterait sa main. Helga allait très exactement suivre le même chemin que la reine, plus jeune, mais elle ne souffrirait pas d'un apprentissage sur le tas, la reine serait là pour elle, à chaque instant, pour forger son esprit.

Agnès sourit, donc, et croisa ses mains sur ses cuisses en même temps qu'elle se tournait vers la jarl.

« - Vos nièces, Sigrid, me sont désormais aussi précieuses que mon propre fils. Il ne leur arrivera rien. »

La jarl avait souri, et Agnès se réjouit de pouvoir profiter d'un peu plus de vrai. Peu à peu, mais surement, la corneille se délivrait de sa rigueur. L'alcool n'était surement pas innocent, et la reine elle-même devait se rendre à l'évidence qu'elle n'était pas irréprochable, mais elle ne comptait pas l'être, plus maintenant.

A la faveur de la nuit, dans l'obscurité de la salle dormante et ronflante, les deux louves se rapprochaient, les contours de leurs corps à peine visibles à la lueur de quelques bougies tremblantes et du lointain brasier. Elles étaient loin de la berge et de cette matinée qui les avaient réunies sous la glaciale dictature du protocole, et du regard du peuple. Là, l'épaule de la reine contre celle de Jarl, elles étaient plus libres qu'elles ne pourraient jamais l'être. Les deux créatures de pouvoir se jaugeaient, et chacune lisait en l'autre ce qu'elle n'avait jamais su voir d'elle-même dans la simplicité d'un reflet. Les opales sombres de Sigrid étaient le témoin muet d'une souffrance qu'Agnès partageait, et une évidence devait certainement naître dans le retour affectueux que lui rendait son regard. Nous sommes les maîtresses d'un monde qui n'a grâce à nos yeux que dans la nuit. Nous ne désirons pas ce qu'on nous envie, mais nous désirons ce qui nous est interdit. Et quel interdit y avait-il, à ce moment, entre elles ?

Puis Sigrid posa sa question, et un foyer naissant faiblit en Agnès. Plus d'enfants... Tant de mystère entourait sa relation avec le roi. Comment une reine pouvait-elle n'avoir eu qu'un enfant, à Cardrak, après vingt ans de règne aux côtés d'une puissance telle que Harald ? Les enfants du Fort étaient tout ce dont pouvait rêver une femme dans le désir d'enfanter, et pourtant... Agnès n'avait eu qu'Alrik, un prince qui n'avait de point commun avec son père que son sexe et le nom. Sigrid était bien évidemment incapable d'imaginer l'histoire qui entourait cette simple question, et les plaies qu'elle mettait à nu blessaient la reine. Agnès détourna son visage, quelques instants, pour plonger dans les ténèbres les rides de son être fatigué. Vingt ans, plus, et la souffrance était intacte, mais inconnue de tous.

Elle souffla faiblement dans l'air enivré et, sa main presque tremblante, elle attrapa sa corne pour boire ce qui y restait. Puis, subtilement, elle essuya une larme invisible qui s'était frayée un chemin sur la face cachée de son visage, avant de le tourner de nouveau vers la Jarl. Pauvre Sigrid, exemplaire, et magnifique dans son genre, mais naïve et tellement innocente. Agnès saisit la joue de la femme, pressant ses doigts délicatement contre sa peau, son pouce glissant sur sa pommette. Il lui semblait caresser une bête merveilleuse mais qui menaçait en permanence de lui mordre la main par méfiance, une créature à qui elle tenait mais qu'il faudrait faire tuer si elle se montrait trop entreprenante.

Si je te répondais, ma belle, tu ne vivrais pas bien longtemps...

Les svarholtéens aimaient jouer des ombres pour se dissimuler et dominer les champs de bataille, mais ils étaient des enfants inconscients lorsqu'ils s'aventuraient sous celles des hautes murailles de la mère cité, et de ses intrigues. Agnès s'était faite maîtresse d'un monde aux enjeux insoupçonnables, et il était impossible pour n'importe qui, même les plus fidèles sujets de la couronne, de soupçonner les vérités bien gardées du royaume.

Agnès ne dit rien, donc, se contentant de jeter un regard désolé en réponse à cette question plus qu'inconsciente, puis rapprocha le visage de la jarl du sien pour déposer sur ses lèvres de carnassière un baiser insistant, plus un ordre qu'une invitation. La reine avait clos ses paupières, et son autre main avait saisi le poignet de Sigrid pour prévenir un rejet de cette dernière. L'alcool avait surement précipité les choses, et peut-être Agnès viendrait à regretter d'avoir cédé, mais elle avait décidé. La reine était tisseuse de destin, et parce qu'elle en avait éprouvé le désir, celui de Sigrid lui serait intimement lié, qu'elle le veuille ou non.




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Dim 17 Mai - 20:00
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Dans le noir, ce fut soudain comme si tout retenait son souffle. Le vent s’était tu, brièvement, un instant fugace de silence volé à l’agitation du monde, en ces heures les plus sombres de la nuit où tout succombe à l’obscurité. Plus rien. Dans les sombres miroirs des yeux de Sigrid, les flammes dansaient en reflets d’or fauve, répondant à la chatoyance un rien plus claire du regard de la reine.

Silence. Long, étiré, tissé comme un lai précieux ; non pas le vide, mais un mutisme chargé d’une tension soudaine. Sigrid était si familière de ces moments sans bruits, quand les mots deviennent inutiles, dangereux ou superflus, qu’elle sentit aussitôt que la réponse à la question tapie dans les dernières paroles ne se délivrerait pas aussi aisément que par la voix. Le regard d’Agnès s’était fait profond comme un puits rempli d’énigmes et elle sentit pleinement, fut-ce au travers d’un brouillard d’ivresse, l’importance de la chose et l’épaisseur sans fin des secrets bien cachés, enclos au-dedans de cette bouche fine comme un pétale d’aubépine.

De vague en vague, le silence dura, Sigrid se détourna quelque peu, retournant à son observation des flammes. Tout vibrionnait autour d’elle, tout s’animait, d’une vivacité furieuse et d’une agitation sous-jacente. On aurait pu croire que tout était immobile et tranquille, mais c’était aussi trompeur que la surface d’une eau dormante dans les tréfonds de laquelle tourbillonnent de traîtres courants. Hélas, rien ne put, durant un long moment, lui donner de réponse ; sans doute la reine ne pouvait-elle se permettre de répondre franchement à la jarl, fut-ce en privé et sous couvert d’ivresse. Elle avait le net sentiment d’avoir déterré quelque chose, mis le doigt sur un point sensible, soulevé une chose à laquelle on ne pouvait pas répondre à moitié : ou bien elle n’en saurait rien, ou bien elle saurait tout. Connaissant la réputation de la souveraine, Sigrid finit par se dire qu’il n’y aurait rien de plus et que ce ne seraient pas quelques paroles en l’air qui parviendraient à passer outre les défenses érigées par la selianaise autour de son jardin secret.

Un éclat fugace capta son regard, un mouvement dans l’ombre. Quelque chose avait brillé, très brièvement, mais Sigrid ne put concevoir qu’une telle figure put pleurer, tout comme elle ne put concevoir que, dans un frisson infime, la reine saisisse sa joue d’une paume douce comme la soie et le miel. Ses yeux s’écarquillèrent soudain, comme un chat sur ses gardes, si bien que l’on crut presque discerner une pupille fendue dans ses yeux noirs qui s’étrécissait avec vigilance. Elle ne fit pas un geste ni un mouvement cependant, figée sur place dans une attitude de vigilance tendue, comme la corde d’un arc prêt à tirer. Sans trop savoir quoi, elle attendait. Le tour que tout cela prenait était plus qu’irréel, pire, cela ne devait tout simplement pas être et une partie de son esprit se refusait avec horreur à croire et à admettre ce qui était en train de se passer.

Elle crut que cela s’achèverait ainsi, sur un regard évocateur d’Agnès qui semblait se désoler devant elle comme on s’attriste d’une distance irrémédiable et de l’impossibilité complète pour quelqu’un de pouvoir comprendre de quoi il retournait en vérité. Ce fut clair, à cet instant : elle aurait voulu lui dire, mais elle ne pouvait se le permettre, et l’espace d’un très bref instant, Sigrid songea que cela s’achèverait ainsi, et rien de plus.

La main de la reine lui emprisonna le poignet d’un geste impérieux, mais soudain elle n’éprouva pas l’envie de s’en défaire, comme d’une prison de toile d’araignée et de soie qu’elle aurait pu briser sans effort, mais dont le contact si suave sapait toutes ses forces. Quelque chose au fond d’elle s’agita, se rebella, et s’embrasa d’une colère sans fond quand le contact des lèvres d’Agnès vint semer un frisson d’ivresse sur les siennes : cette femme n’en avait donc jamais assez ? L’universelle araigne ne se lassait pas d’étendre son empire sur tout ce qu’elle touchait ? D’abord les enfants, et puis la jarl elle-même : touché au cœur. L’ombre hurla, tempêta, haït cette étrangère qui prenait ce qui n’était pas à elle, qui venait et se servait à sa guise. Elle était laide, elle était terrible, elle était redoutable et elle n’était rien qu’une sorcière toute en griffes et en masques fallacieux qui étendait ses serres et se saissisait de tout ce qu’elle pouvait, voleuse et usurpatrice ! Et voilà qu’elle venait se repaître d’elle, et voilà qu’elle croyait soumettre la Corneille de Svarholt, voilà qu’elle croyait pouvoir boire à la source le venin de son obscurité ! A l’avarice, elle venait ajouter l’orgueil, un orgueil démesuré que Sigrid avait si souvent rencontré, si souvent châtié, de la plus cruelle des manières, afin de graver dans le marbre le plus dur l’idée de son inaccessibilité.

Sigrid n’était pas un gibier.

Cette main posée sur la sienne, pour l’empêcher de réagir, l’impétuosité royale et la force du baiser faisaient comme autant d’intrusions, de coups de boutoir, et pourtant. Tout était tellement, tellement plus clair, tout était si limpide et au travers de la colère, Sigrid en aurait ri si elle l’avait pu ; que d’évidences, soudain. Que d’évidences, que nul ne pouvait voir parce qu’elles étaient inconcevables à un esprit simple. Elle prit enfin conscience de ce qui se passait, et de ce qui déjà n’était plus. Elle se redressa, les yeux brillants d’une ire glaciale de fauve dérangé, mais pourtant sans haine, pourtant sans dégoût, car soudain, elle savait ce que vingt ans de secret et d’isolement avaient pu semer comme souffrances dans l’esprit de la reine. Cela, tout simplement. Un aveu n’aurait pas été plus éloquent, car Sigrid se douta bien n’être pas la seule femme à être l’objet de l’intérêt d’Agnès.

Le silence n’avait pas été troublé, toujours implacable, et les yeux noirs de la jarl, sertis dans son front d’albâtre sillonné de noir chatoyaient toujours, perçants, silencieux. Agnès avait jeté le premier jalon, marqué la première sa possession, sur elle. Cela, elle ne pouvait l’admettre, comme elle n’avait jamais pu admettre qu’elle pouvait être l’objet d’une volonté, d’un désir, ou de quoi que ce fût, hors de son contrôle. Pourtant, la fascination qu’elle éprouvait pour cette femme toute faite de glace et de clartés aveuglantes, aussi lumineuse qu’elle était obscure, ne décrût pas et s’enflamma d’un sentiment nouveau, d’une soif nouvelle qu’attisait déjà le souvenir encore si vif de ses lèvres. Deux courants contraires s’affrontaient en elle : face, elle s’irritait plus que de raison de cette intrusion, de tout ce que pouvait sous-entendre ce baiser. Agnès prenait son dû en échange du privilège donné à la lignée de Nilf, se servait justement où il lui plaisait de se saisir ; pour la gloire et la vie des enfants, elle prenait celle de la jarl. Mais c’était insupportable et révoltant, car Sigrid n’avait rien pu dire, rien pu contrôler, et savait fort bien que son avis n’entrait pas en ligne de compte. Pile, ce sentiment qu’elle percevait chez Agnès, cette sensation étrange de voir son reflet en elle nourrissait une attirance, un élan profond qui dépassait très largement ce qu’il était admis de ressentir pour une reine. La fascination se nourrissait à présent de choses bien trop concrètes pour se voiler d’innocence à présent qu’elle savait la douceur et le miel, le parfum d’ambre et la délicatesse précieuse de son contact trop bref.

Dans un frisson, une torsion, elle contempla Agnès, et cette aura de givre scintillant, de lumière polaire, plus tranchante et plus froide que celle du soleil au mitan de l’hiver, celle qui blesse et transperce. Là, l’ombre ne pouvait survivre, rien n’y pouvait subsister, sauf à être d’égale force, d’égale substance, de la même matière incorruptible et plus durable que l’acier. Sigrid se savait capable de soutenir cette clarté cruelle, d’approcher cet astre sans s’y blesser, car leurs froideurs, car leurs cœurs de glace et de pierre étaient si semblables... Et plus encore, l’avidité naquit, chuchotant un désir fugace, aigu et noir comme un roc acéré.

Après tout, c’était depuis l’origine un conflit de territoire, et on ne peut s’investir dans une conquête sans prendre le risque de se voir conquis à son tour... Soudain, Sigrid ne put concevoir Agnès autrement que sienne, à elle, à elle et à nul autre, fussent des pensées ô combien séditieuses envers son roi. L’ivresse laissait s’épancher de troubles sentiments, et tout serait bien différent à la lumière du jour, mais pour l’heure, le flot de ses pensées s’arrêta là. La colère couvait toujours, et il était évident qu’il y aurait des conséquences à cela, et à ce demi-affront qu’on venait de lui faire, mais bien des choses venaient à présent la surpasser et l’étouffer, si bien que c’est elle qui vint à son tour poser l’entrave et la caresse, imitant les gestes de la reine, mais avec une fermeté inflexible solide comme un étau. Elle avait envie de détruire, de posséder et d’aimer, tout en même temps. Quelque chose en elle se haïssait de ce désordre d’émotions, mais ce n’était qu’une conséquence logique : quelle affection pouvait naître dans une matrice si noire, si sombre, si ce n’était quelque chose de tors et de glacé, rêche et âpre comme une ronce, qui se détestait d’exister ? Sigrid ne s’était jamais posé la question, mais il devenait soudain évident qu’elle ne pouvait aimer que comme elle vivait chaque chose. La colère et la haine étaient des émotions bien plus familières, des sentiers bien plus aisés à emprunter pour son esprit ; c’était ainsi qu’elle aimait, sans doute, avec la dureté d’un baiser d’hiver, la sévérité du givre, et l’entêtement de la pierre sous la glace.

C’était étrange, se dit-elle en s’enivrant une seconde encore de la rosée de ses lèvres, c’était étrange à quel point l’amour et la haine empruntent tant de chemins similaires. Étrange aussi, parfois, comme on peine à les différencier.


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Mer 20 Mai - 14:51
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Agnès resta ainsi liée à elle un moment, sentant contre ses lèvres se presser autant de désir que de colère. L'alcool, les souvenirs, cette soirée, tout cela rendait cet instant plus particulier. Sa main avait serré le poignet de Sigrid mais l'avait vite lâché, déjà parce que cette dernière était bien plus forte qu'elle et que le geste n'avait donc plus d'importance une fois la surprise passée, mais surtout parce que la reine n'avait pas été repoussée. Elle ne pouvait pas affirmer que le geste avait plu à Sigrid, pas plus qu'il ne lui plaisait ; Agnès avait plus agi avec son instinct que sa raison, très atténuée par la boisson. Les deux louves se tutoyaient à la faveur des ombres, déraisonnables et incertaines.

Quand Agnès se retira, lentement, les paupières toujours closes comme retenant des larmes, elle retint son souffle un moment, partagée, surement autant que devait l'être la corneille. Chacune avait été retenue par le poids de ses obligations, qui venaient de voler en éclats, et, face à la faute, elles n'avaient que le silence pour réponse. La main d'Agnès qui avait cessé de serrer le poignet de Sigrid avait longé son bras pour se poser sur son épaule, et l'autre n'avait pas quitté sa joue. Elle était plus douce, mais plus hésitante, indubitablement plus fragile.

« - Pardonnez-moi, Sigrid... »

Ses mots, si désolés qu'on ne pouvait douter de leur sincérité, avaient franchi le seuil de ses lèvres pincées et étaient restés un moment en suspens, comme la fumée d'une flamme qu'on étouffe. La reine savait dans quelle situation elle venait de jeter la Jarl. Sigrid était connue pour sa fidélité au Kejsare, mais quelle attitude devrait-elle adopter quand c'était la Kejsarina qui remettait cette même fidélité en question ? Agnès frotta doucement l'épaule de la femme, indécise, se mordant légèrement la lèvre, plissant les yeux... Embrasser la corneille lui avait fait du bien, mais le sentiment jubilatoire qu'elle avait ressenti s'était envolé aussitôt qu'elle avait quitté ses fines lèvres. Une pulsion l'avait jetée à l'embrasser sans réfléchir mais, maintenant qu'elle l'avait fait, elle s'en voulait de vouloir recommencer. Agnès voulait la serrer contre elle, l'avoir pour elle, cette guerrière brune et pâle qu'aucun homme encore n'avait pu séduire. Plus que le gain de l'amour d'un être unique, ces quelques secondes avaient fait oublier à la reine la peine qui faisait pleurer son cœur. Avant ce baiser, le masque de glace avait pleuré des larmes de sang et s'était fissuré, après des années d'un long silence d'agonie.

« - Ne craignez rien, c'est ma faute. »

Bien entendu, cela ne calmerait certainement pas Sigrid, et, plus que jamais, elle avait tout à craindre. Si les choses semblaient se dérober sous ses pieds, elle n'avait pas encore vu le fond du gouffre des mensonges que pouvait creuser une reine en vingt ans de règne. Cette dernière, d'ailleurs, continuait de regarder la jarl de ses yeux tristes et navrés, conservant le contact de leurs peaux, chacune témoignant d'un quotidien que l'autre ignorait.

« - Nous ne faisons rien de mal. Je sais que vous êtes persuadée de trahir beaucoup de monde, mais il n'en est rien. Tant que nous gardons cela pour nous... »

A nouveau, elle eut l'irrépressible désir de l'embrasser, encore, mais plus longtemps, pour oublier, profiter de cette soirée dans les ombres et l'inconscience générale comme elle le souhaitait réellement. Elle se contenta de garder ses mains sur sa peau et ses vêtements, touchant l'objet de son désir sans pouvoir y goûter.

« ... et je ne vous en voudrai pas si vous me repoussez, Sigrid. Je ne veux rien vous imposer de plus. »

Elle avait rajouté ces quelques mots car elle n'ignorait pas que la corneille, elle aussi, souffrait de ce même désir coupable. La guerrière était assez téméraire pour faire son choix sans autorisation mais elle espérait lui avoir retiré un poids.




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Jeu 21 Mai - 13:29
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Le silence se rompit enfin, et comme toujours c’était la corneille qui demeurait muette. Elle se tut encore, longuement, laissant la reine s’exprimer, et elle l’observa avec la même acuité glaciale, la même lucidité sans faille que celle d’un oiseau de proie qui guette son gibier. Décortiquant, analysant, découpant, presque avec une précision chirurgicale toute la palette d’émotions et de troubles qui se lisaient à présent sur le beau visage de la souveraine, d’ordinaire si impassible. Les yeux de Sigrid faisaient comme des lacs d’eaux mortes où tout venait y prendre des reflets de flammes et d’ombres tandis qu’elle demeurait immobile, comme figée dans une vigilance pleine de stupeur.

Son premier geste, son premier sentiment avaient été l’agressivité, en réponse à l’intrusion d’Agnès ; à présent que l’ire du corbeau s’apaisait, son esprit reprenait les rênes et s’efforçait de taire le désordre au-dedans. L’esquisse d’un sourire lui vint, brève, tranchante. Agnès croyait manifestement que sa réaction première était motivée par l’unique perspective de refuser de trahir son roi. Mais hélas. Sigrid s’aperçut soudain que cela lui avait à peine effleuré l’esprit, car la chose avait été bien plus éloignée des considérations de ce genre : d’abord, répondre à l’intrusion, réfléchir ensuite. Cela ne lui ressemblait pas, rien de ce qui se passait depuis quelques minutes ne lui ressemblait et c’était effectivement la faute de la reine, laquelle semblait étrangement troublée. C’était comme de regarder une statue se fissurer, un géant aux pieds d’argiles faire chuter sa ramure d’or et d’airain pour dévoiler ses fragilités et ses défauts. Quelque chose susurra, au fond de sa tête : « hé quoi, qu’espérais-tu ? Elle est humaine. »

C’était étrange et presque risible : humaine, cette figure de marbre et d’ivoire, pâle au point de rendre grise la neige tout autour d’elle, couronnée d’une gloire d’ombre et de soie brune ? Capable d’émotions, fragile comme le sont tous ces êtes façonnés de glaise et de poussière ? Sigrid hésita. Un autre stratagème ? Difficile de voir où s’arrêtait la sincérité et où commençait la manipulation, quoiqu’elle s’étonnât que Agnès put croire qu’elle pourrait attirer de la sorte la pitié de la jarl. Pourtant, son excuse résonna comme un aveu, comme une supplique, jetée à la face de la nuit, dérisoire et sans espoir. Elle éprouva l’envie confuse de la saisir, cette parole jetée à travers l’ombre qui les séparait, mais un scrupule anxieux l’en empêcha. Lui pardonner ? Quel pardon pouvait-il y avoir pour celle qui avait semé le trouble et la flamme là où ne régnaient que paix et ténèbres autrefois.

Une fois de plus, Sigrid ne bougea pas, ne dit rien, murée dans son silence. Seuls ses yeux étincelaient, mais le feu plein de courroux qui les avait habité un instant plus tôt s’apaisait déjà, décroissait dans un crépuscule qui n’amenait plus que l’ombre morne qu’on y voyait toujours dormir. Le fond de ses pupilles noires, perdues dans un flot d’encre, étincelait encore, faiblement, garni de reflets d’or et d’ambre par le feu mourant.

— Vous m’avez déjà imposé quelque chose, kejsarinna.

Sa voix rauque au timbre profond se fraya enfin un chemin dans l’ombre. Elle détestait déjà ce qu’elle avait à dire. Elle aurait presque préféré qu’Agnès persiste dans sa conquête, et porte les armes contre elle, fut-ce dans un acte aussi tendre : cela lui aurait donné d’assez amples raisons pour la détester et la repousser, mais à présent qu’elle lui laissait le choix, c’en devenait d’autant plus déchirant qu’elle se rendait compte, peu à peu, à quel point elle en voulait plus.

— Allons-nous réellement faire comme si cela n’avait pas eu lieu ? Est-ce vraiment ce que vous souhaitez ?

Était-ce seulement possible ? Quelque chose se consumait, déjà. Elle la haïssait d’avoir semé le trouble en si peu de temps, remué les ombres, fait éclore au grand jour des pensées inconnues, et sans doute la haïrait encore plus de faire comme si elle ne l’avait pas forcée à goûter le doux poison de sa présence, et de lui laisser la décision de mettre fin à ce qui s’esquissait à présent.

Elle se tut de nouveau dans une hésitation qui devient presque palpable tandis qu’elle cherchait ses mots sans la quitter des yeux.

— Je m’étonne que dans votre perspicacité et votre habileté coutumières, vous n’ayez pas réfléchi plus avant aux conséquences.

Le ton était dur, mais sans reproche, sans volonté de blesser. Elle ne faisait que souligner une évidence et constater quelque chose : il était vrai qu’elle était stupéfaite de voir la reine commettre cette imprudence, même si le doute rôdait toujours ; était-ce à dessein ? Elle se méfiait encore, la corneille : on avait trop dit de la reine pour qu’elle puisse croire qu’elle pouvait s’abandonner un seul instant à ces penchants.

— Ce qui m’amène à penser que vous saviez très bien ce que vous faisiez. L’imprudence ne vous ressemble pas, altesse, aussi permettez-moi la franchise : que voulez-vous de moi ?

Chacun de ses mots fit naître une sensation de plus en plus nette de déchirement, mais c’était pour son bien, c’était nécessaire pour elle de s’arracher à la toile qu’Agnès tissait autour d’elle. Elle aurait bien voulu croire à ce beau mensonge, à la passion immédiate et fulgurante, seul moyen sans doute pour qu’elle puisse songer à se permettre d’y succomber à son tour ; mais elle ne pouvait se le permettre, elle ne pouvait prendre ce risque, et ce même si la tentation était terriblement forte. Après tout, elle était à portée de main, dans le secret d’une nuit d’ivresse où le monde semblait s’être effacé, réduite à ce cercle de lumière dans l’obscurité, à ces silhouettes à peine dessinées dans l’ombre, à cette lumière et demie propice au murmure et au secret. Soudain il n’y avait plus rien, il n’y avait plus que l’objet de son attention, et les ronces noires et ligneuses d’un désir obscur qui étendaient leur emprise.

Son esprit hurlait contre ce que prononçait sa bouche, contre sa rigueur, contre sa détermination, la dureté d’un hiver sans fin qui avait tout figé sous la glace. Il lui en faudrait plus, beaucoup plus, tellement plus. C’était comme d’avoir promis la lune, et de tout enlever, tout arracher, un espoir déçu. La soif que le baiser avait éveillée au fond de Sigrid semblait inextinguible, et incendia de nouveau son regard qui s’égarait à fleur de peau, comme pour tenter de saisir au vol un vestige de sensation.

Elle aurait voulu lui dire, elle aurait voulu l’assurer qu’elle n’avait aucune envie de la repousser, mais c’était impossible. De telles paroles ne pouvaient être entendues de sa bouche qui ne pouvait dire que l’ordre, la rigueur, la dureté, et ne savait dire que cela, de toute manière, tout comme son cœur décharné ne connaissait vraiment que le plein frisson de la haine et les feux de la colère, qui prêtaient leurs masques et leurs couleurs à l’embryon dérisoire qu’Agnès avait jeté tout au fond de Sigrid, là où le roc stérile n’avait jamais rien pu engendrer.

La repousser ? C’était impensable. Et pourtant, pourtant avait-elle un autre choix ? Face, tomber sous son emprise, pile, trahir et prendre le risque d’être découverte.

Et, tandis que Sigrid continuait de la fixer de ses yeux dévorants, quelque chose en elle de très subtil, de très secret, lui susurra que dans les deux cas, le jeu valait sans doute les risques encourus. La main d’Agnès reposait toujours sur elle, comme si elle répugnait à rompre le contact, et c’était à la fois très doux et très pénible : trop, ou pas assez. Comme pour exprimer d’un geste ce qu’elle ne pouvait dire à voix haute, Sigrid posa ses doigts noirs et rêches sur ceux de la reine, une serre d’oiseau de proie sur l’aile immaculée d’un cygne. Rien de plus dissemblable, comme le jour et la nuit, et pourtant.

Pourtant parfois, même le jour et la nuit peuvent rêver de s’unir.


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Sam 23 Mai - 19:26
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Méfiante Corneille appâtée mais qui ne voulait pas se laisser prendre, quand bien même on ne lui voulait que du bien. Sigrid était insaisissable, ce qui ne la rendait que plus désirable aux yeux d'Agnès. De loin, la Jarl était la femme la plus inaccessible qu'elle ait jamais désirée. Les interdits jouaient beaucoup, les risques et les conséquences de ce baiser qui en précédait surement d'autres alimentaient l'excitation de la reine, malgré l'immense inquiétude qu'il soulevait. La dame de Cardrak avait embrassé Sigrid pour faire passer la peine qu'elle ne pouvait plus supporter, éradiquer des pensées noires qui la poursuivaient depuis des années et l'avaient mutée en une femme qu'elle n'aurait jamais pu deviner être elle-même, des décennies auparavant. Mais une fois l'épreuve du premier pas passé, c'était un désir des plus simples qui l'animait.

« - Je ne veux rien, enfin... »

Inutile de nier, Sigrid était bien placée pour savoir qu'Agnès était loin d'être une simple reine bienveillante et aimante. Cela avait été le cas, mais on ne peut rester aussi innocent en Saline, et dans le monde en général. La glace dont laquelle son esprit s'était forgé depuis qu'elle avait quitté sa maison d'enfance s'était durcie, chaque année, pour faire d'elle cette figure imperturbable, à tel point que même après des larmes et un écart inédit, sa propre jarl venait à douter d'un sentiment pourtant évident.

... je te veux.

Le pouvoir était une chose horrible. Agnès avait tout sacrifié et souffert bien plus qu'on ne pouvait l'imaginer pour l'obtenir. Elle s'était donnée corps et âme pour ne posséder, au final, que l'immense peur de tout perdre. Alors elle s’accaparait tout ce qu'elle pouvait, elle assurait que sa main pouvait toujours racler vers elle les objets de ses désirs. Plus elle possédait et moins elle se satisfaisait de ce qu'elle avait. Ce baiser qu'elle avait volé à Sigrid, c'était une de ces dernières choses de vrai qu'elle s'était permise. Quel mal elle avait à rester authentique, désormais. Elle n'était pas seulement protégée par ce masque glacial qu'elle portait, mais elle en était également prisonnière. Sigrid l'avait libérée. Très peu, mais c'était déjà beaucoup. Tout ce qu'espérait alors Agnès était que ça ne se finisse pas ainsi, dans le froid et le silence, et le dernier geste de la Jarl la rassura.

« - Je voudrais qu'il n'y ait pas de kejsarinna, ni de jarl, ce soir. Je ne pourrais pas être plus sincère que je ne viens de l'être. »

Agnès se laissa aller contre son siège, posant sa tempe contre le dossier, obliquant son visage et son regard, qui renvoya par là même une provocation. Elle s'éloignait de Sigrid mais l'invitait en même temps. Elle saisit la main qui s'était posée sur elle pour la serrer dans la sienne, ses longues mains fines recouvrant comme un voile de soie l'écorce solide de cette chair qui l'obsédait.

« - Nous le voulons, toutes les deux, mais vous ne me ferez jamais assez confiance pour vous laisser aller complétement, alors je vais vous donner quelque chose d'unique. »

La reine lança un regard dans la salle, ses yeux humides brouillés par l'alcool. Pouvait-il y avoir un endroit plus propice pour elles, ce soir-là ? C'était comme si un dieu s'était joué d'eux et les avait placé toutes les deux, seules, afin de les pousser à franchir le premier pas, briser l'interdit qui les enchaînait. Plus, ce dieu bien cruel avait placé Agnès face à un choix, et la selianaise avait cédée, elle voulait se libérer auprès de quelqu'un.

« - Je vais vous raconter mon histoire, Sigrid. Après ça, vous serez certainement plus apte à comprendre bien des choses, mais il vous faudra en remettre plus d'une en cause. Qu'en dites-vous... voilà une bonne manière de vous prouver que je ne me moquais pas de vous. »

Si Sigrid pensait que le baiser d'Agnès était une chaîne que cette dernière avait jetée sur elle pour l'entraver, elle était bien inconsciente du fardeau qu'elle allait devoir supporter, ou pas. Ce serait à la Jarl de voir si le secret était trop lourd, et dans quels intérêts le trahir. Tout est une question de choix dans la vie, s'amusait à dire le père d'Agnès, et elle avait fait les siens. C'était au tour de Sigrid de faire le bon, à cet instant.




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Mer 27 Mai - 16:54
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Je ne veux rien.

Sigrid se fendit de l’un de ces sourires qui semblaient tracés dans ses joues par la pointe d’un couteau. Bien sûr qu’elle voulait quelque chose, tout le monde voulait quelque chose, sans quoi nul n’accomplirait rien. Le désir est le seul moteur des Hommes, c’était un fait. Même la très froide, la très impassible Sigrid l’avait compris et si quelque chose avait motivé les actes de la reine, c’était bien lui, ce désir qui faisait faire tant de miracles et d’abandons.

Elle baissa un instant ses paupières bistre, comme un oiseau qui se concentre, pour mieux entendre la voix d’Agnès, et mieux se plonger dans cet élan surprenant de son propre cœur qui acquiesçait à chacun de ses mots. Elle aurait voulu, elle aussi, qu’il n’y eût ni jarl ni reine, ni honneur ni noblesse, elle aurait voulu être libre, ce soir. La selianaise avait de toute évidence compris que la confiance de Sigrid ne se gagnait pas aisément, et encore moins pleinement ; quand elle le lui confirma à voix haute, la jarl se demanda jusqu’où Agnès était prête à aller pour lui prouver sa sincérité, jusqu’à quelle extrémité, jusqu’où se dévoiler pour montrer patte blanche. Elle était curieuse, en même temps qu’elle considérait cela comme une juste rétribution : c’était à l’intrus, au visiteur, à celui qui venait en terre étrangère, de plier le genou et de courber le chef, et faire offrande de sa sincérité.

Il y avait comme une dureté, au fond ; après tout, les choses étaient simples, pour elle, qui ne voyait toutes choses qu’en termes de rigueur morale et de justice. Sans doute plaignait-elle les gens des cours, empêtrés dans leurs intrigues, dans leurs subtilités, qui ne pouvaient plus distinguer le devoir et l’honneur au milieu des circonvolutions de la volonté capricieuse des hommes. Agnès était sans doute ainsi, elle aussi. Peut-être cherchait-elle auprès de Sigrid la simplicité qui lui manquait, et qui manquait aux remous de la cour de Cardrak.

Sigrid rouvrit grand les yeux, quand la reine parla de lui offrir quelque chose d’unique. Elle scruta son visage avec attention, tendit l’oreille, et eut comme un soupçon de sourire alors que le monde retenait son souffle, comme suspendu à leurs paroles. Le silence se peuplait d’une attente, d’une tension, quelque chose. Les dieux sans doute jouaient cette entrevue sur un coup de dés, et les esprits pariaient, attendaient, prévoyaient. Dans le vide obscur qui les entourait, on percevait une présence, tout ce qui aurait pu être, tout ce qui devrait être et ce qui ne devrait pas. Des gens auraient payé cher, auraient tué, pour disposer de ce que Agnès proposait à sa comparse. Des secrets, des secrets sans nombre et certains sans doute parmi les mieux gardés de tout Saline...

Oui ! hurla cette partie de Sigrid qui nourrissait une fascination ardente pour la dame de givre. Oui, je le veux, et cela résonnait pour elle comme un serment.

Mais la raison s’entêtait. La reine ne donnait jamais rien qui n’eût sa contrepartie, et accepter de recevoir cette vérité, cette confidence, accepter de voir ce qui semblait être le vrai visage de l’universelle araigne était comme un scellé sur un secret qui ne devrait jamais s’épancher au grand jour. Elle en saurait trop, après cela, peut être bien plus qu’elle n’aurait jamais voulu connaître, elle qui avait souhaité demeurer à l’écart des intrigues et des subtils tissages de semi-vérités, de mensonges et de cachotteries dont s’entourait la souveraine.

Mais au fond, elle respectait cette décision. Elle l’admirait, même, pour s’en savoir parfaitement incapable, parce qu’il fallait un courage inouï pour aller ainsi au-devant de quelqu’un et se dévoiler jusqu’à l’os, dans l’espoir de gagner la confiance. C’était presque une reddition, un pari, et une preuve de foi : la reine n’aurait jamais proposé cela, si elle n’était pas certaine de la fidélité de la jarl. Agnès déposait les armes pour tendre la main vers elle, et transpercer leurs solitudes jumelles pour n’en faire plus qu’une, dans le silence d’une nuit venteuse où il n’y avait plus rien, plus rien que l’ombre et leurs silhouettes affrontées. Sigrid ferma les yeux, lentement. Tout s’apaisait au-dedans, tout dans le silence s’effondrait et retombait, l’émoi premier vite balayé, englouti, par l’hiver et la neige qui régnaient au-dedans.

Oui, chuchota ce qui survivait encore sous le givre, ce qui brûlait encore un peu, ce qui se languissait déjà d’un contact, d’une douceur fulgurante qui avait basculé dans les souvenirs.

— Cela me va, murmura Sigrid en soulevant lentement ses paupières, dévoilant l’abysse noir niché en dessous. Ma bouche est un sépulcre pour vos secrets, kejsarinna.

Que pouvait-elle craindre, de toute façon ? Quels que soient les secrets, quels que soient les dangers, elle lui devait fidélité, à elle comme à Harald, dans un monde où le bien ne comptait pas plus que le mal. Seules comptaient la justice, et la loyauté.


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Lun 1 Juin - 16:57
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En plus de vingt ans, Agnès s'était toujours tu sur son passé et ses débuts de reine de Cardrak. Maintenant qu'elle se trouvait auprès d'une oreille fidèle, et d'une bouche, elle ne savait que dire, ou comment commencer. Elle débuta sa confession en caressant et serrant de la même main le visage de la Jarl contre elle, goûtant à la chaleur de son corps comme ultime réconfort avant de se dévoiler entièrement. Elle finit ce qu'il restait d'alcool puis s'abandonna à son récit.

« - Harald et moi nous sommes rencontrés lorsque nous n'avions que quinze ou seize ans. A l'époque, déjà, il avait tout d'un homme. Des histoires que racontaient les miens, je m'étais attendu à ne croiser rien d'autre qu'un barbare qui portait plus d'intérêt pour la tuerie ou la boisson qu'à des discussions avec une jeune femme de bonne famille, mais il n'en était rien. Il nous a accueillis le jour de notre arrivée au port, mon père et moi, et malgré la puissance que son corps dégageait, j'ai de suite lu dans le regard qu'il m'avait jeté une douceur sans pareille. C'était tel que dans les histoires qu'on conte aux jeunes filles, mis à part qu'il pleuvait des cordes. A peine sortie du navire de mon père, j'étais trempée, et même s'il a toujours soutenu qu'il avait tenu à ce que je vienne pour me faire aux affaires, je sais que mon père avait plus que tout désiré notre rencontre, avec le prince.

La main de la reine se serra autour de celle de la jarl. Une certaine nostalgie se découvrait sur le visage d'Agnès qui ne se cachait plus et commençait à offrir à son sépulcre sa vérité.

- Il était fort, il était beau, l'incarnation parfaite des mythes de Saline et bien loin de ceux de Selian mais il me plaisait beaucoup, et il était très intelligent et attentionné. On ne pouvait mieux tomber, et l'attraction était réciproque, ce qui arrangeait chacun. Nous eûmes une histoire qui dura les quelques semaines que passa mon père à Cardrak, une histoire secrète car nos rangs nous interdisaient de nous unir. Tout nous souriait si ce n'était le passé des nôtres, et j'en voulais très vite à mon père de m'avoir amenée, pas parce que Saline était telle qu'on la racontait dans les histoires, à savoir dure et inhospitalière, mais parce que mon coeur d'adolescente n'arrivait pas à croire qu'il pourrait se remettre d'une telle séparation. Je lui en ai voulu longtemps, au moins à chaque fois que Harald et moi dûment nous séparer lorsque je revenais à Cardrak pour les affaires qu'il m'incombait de reprendre un jour. La dernière fois que nous nous séparions, j'avais dix-neuf ans et mon père s'était éteint. Il m'était revenu de reprendre les rênes de sa compagnie et j'allais entamer de nombreux voyages entre Terre, Feu, Glaces et d'autres coin du monde, mais je n'allais pas revenir à Cardrak pendant trois ans.

L'évènement avait beau être passé, la peine et la déception étaient encore perceptibles dans la voix de la reine qui commençait à se laisser aller doucement contre son hôte.

- En trois ans, j'ai fait prospérer la compagnie de mon père et étendu mon influence jusqu'en Feu. Harald, lui, était devenu roi et avait renforcé sa légende d'enfant de Cervin Mir par de nombreuses batailles. Lors de mes voyages, on m'avait raconté ses exploits et, après trois ans, je décidais de le revoir de nouveau car, enfin, il serait celui qui pourrait décider de notre avenir. Son père tombé, nous n'avions plus à craindre son refus. Et tout se passa comme je l'avais espéré.

Un sourire amusé par le souvenir, un léger rire, et elle enchaîna.

- Dès lors que je l'avais prévenu de mon arrivée, il l'avait préparée avec une attention qui en disait long. Nos retrouvailles s'étaient faites sous le couvert des affaires mais nos intentions réelles étaient si limpides que personne n'avait pu être abusé. Vous vous doutez du nombre de menaces que j'ai pu recevoir le jour de mon retour ou les jours suivants lorsque tous les partis jusqu'alors présentés au roi se voyaient être mis de côté ? Harald n'avait jamais été intéressé par une autre que moi. J'ignore ce qui explique ce lien inaltérable qui m'a toujours donné grâce à ses yeux, mais la situation dans laquelle je le mettais devant son peuple avait de quoi le faire réfléchir. Il n'en fit rien et imposa sa décision comme il l'a toujours fait. Suivant les traditions, il affronta en duel tous ceux qui l'insultèrent et hérita définitivement de son surnom, le Fort. Vous avez surement déjà entendu plusieurs bardes chanter cet évènement. C'est donc peu après que nous nous sommes unis devant les Dieux et les Ancêtres de Saline. J'ai renoncé à Selian et unifié ma compagnie au trésor royal. J'étais Reine de Saline, Dame de Cardrak, Kejsarina, et j'étais avec l'homme que j'avais toujours aimé. Harald avait répondu aux protestations de son peuple et s'était imposé selon la coutume, c'était donc à mon tour de répondre à mon devoir. Je devais rendre à Cardrak un prince et... nous nous sommes mis à la tâche.

De la joie ou une certaine malice auraient pu accompagner cet épisode, mais il semblait n'y avoir que de la peine ressortissant de ces moments privilégiés dont elle aurait dû savourer le souvenir avec bonheur.

- Je n'ai eu Alrik que plusieurs années après et pour une bonne raison ; il nous était impossible d'avoir un enfant. Ce n'était pas faute d'essayer mais je semblais incapable d'enfanter, et j'ai alors été dévorée par la peur. Si je n'offrais pas un héritier au roi, ma légitimité de reine allait s'effondrer et, avec, tout ce que je pouvais désirer. Chaque mois sans grossesse était accompagné d'une déception dans le regard d'Harald qu'il ne pouvait plus me cacher. En deux ans, j'avais rencontré des savants de tous les horizons. Qu'ils viennent de Feu ou de Silena, tous m'avaient certifié une simple chose, je n'avais rien d'anormal. J'étais une femme en pleine santé et tout à fait apte à avoir un enfant, selon toute l'expertise de chacun, qu'elle ait été magique ou autre. J'étais perdue et je n'avais plus que deux réponses à cette question qui nous menaçait mais jamais je n'ai osée mettre Harald en cause, alors j'ai prié que les dieux soient les seuls fautifs et ai tenté une dernière chose.

Agnès inspira longuement avant de serrer plus fort que jamais la Jarl contre elle et continua péniblement, comme si elle extirpait de son âme les lames tranchante du mensonge qui la faisaient saigner depuis trop longtemps.

- J'ai prétexté un voyage en Feu pour revoir une vieille amie installée à Faestalia. Jézabel Fraumont est aujourd'hui l'une des nobles les plus influentes de la capitale et, à l'époque, elle était surtout l'une des esclavagistes les mieux fournis. Elle m'avait trouvé un esclave Terrian... »

La reine laissa rouler lourdement les larmes qu'elle retenait depuis un moment le long de ses joues puis elle enlaça contre elle la Jarl, posant sa tête brune dans son cou tandis que les sanglots secouaient son corps.

- ... nous avons fait l'amour plusieurs fois, plusieurs jours, puis j'ai quitté Faestalia, enceinte.

Agnès saisit le visage de la Jarl entre ses mains, comme pour l'embrasser, mais n'en fit rien. Soulagée d'un terrible poids, elle jetait dans les yeux de Sigrid un regard à la dois désolé et reconnaissant.

- Notre roi ne peut avoir d'enfant, il est stérile et le prince n'est pas de son sang. Nous n'en avons jamais parlé, mais il sait. Harald m'aime comme au premier jour et a toujours aimé Alrik comme s'il était son propre fils. »

Elle termina là son récit, serrant contre elle Sigrid, qui était maintenant gardienne d'un secret qui avait le pouvoir de soulever tous les clans de Cardrak. Agnès essuya ses larmes et se lova contre la jarl, s'agrippant à la chaleur de son corps qu'elle ne voulait plus quitter. Elle se sentait libérée, plus que jamais, mais exténuée.




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Mer 10 Juin - 10:59
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Un silence. Sigrid se tut, écouta, tendit l’oreille et comme un obscur baptême, reçut la parole et le secret abandonnés là à ses pieds par la reine en gage de sa sincérité. Un instant, on put douter de la vérité du récit, mais aucune des expressions, aucun des moments où vacillaient la voix, le visage et les yeux d’Agnès ne parut faux. Quand elle saisit son visage pour livrer enfin l’épilogue fatal de son histoire, Sigrid l’observa, longuement, profondément, et ses yeux noirs qui ne cillèrent pas s’ouvrirent tout grand pour l’engloutir et disséquer. Mais là, là rien qui put paraître feint, non, juste la détresse d’une femme trop lasse de mensonges et de porter seule le poids d’une honte nécessaire. De nouveau, dans le regard de la reine, Sigrid distingua l’aiguillon, l’écho terrible de cette soif indicible, cette volonté de combler comme elle le pouvait le gouffre qu’elle avait au fond du cœur, exactement comme elle l’avait ressenti un moment plus tôt, devant ses nièces. Le silence et la froidure, encore, et un déchirant sentiment de solitude se dégageaient de tout cela, car après tout, c’était à elle de porter le déshonneur, seule, depuis si longtemps.

Hormi Harald, nul ne devait savoir, évidemment, et à nul autre que lui, Agnès ne pouvait se confier, délier un peu de ce qui pesait sur elle. Oh, la souffrance, oh, le poids de l’indicible... Sigrid comprenait à présent qu’elle avait la source et le commencement de tout cela, et qu’elle savait ce qui avait terni, flétri, figé dans le givre et le gel le beau sourire de la selianaise. Et voilà qu’elle venait livrer, devant elle, la vérité et la réponse à la question qu’elle avait posée auparavant. Pourquoi un seul enfant ? Tout était évident maintenant, et quelque chose sembla se détendre, quelque chose se défit un peu de la méfiance et de l’hostilité, quelque chose trouva au fond de Sigrid ce qui se rapprochait le plus de la douceur pour enfin prononcer quelques mots, esquisser quelques gestes alors qu’Agnès venait se blottir contre elle. Elle cherchait un réconfort que la jarl ne savait même pas en mesure de prodiguer et pourtant, ses doigts rêches se glissèrent lentement sur ses cheveux, sur son front, et elle l’entoura de ses bras avec cette maladresse un peu brutale qui trahissait une vie trop rarement égayée de tels moments.

— Beaucoup de choses s'éclairent, maintenant. Soyez assurée de mon silence, ajouta-t-elle à mi-voix, comme s’il était vraiment nécessaire de rappeler quel mutisme pouvait être le sien en certaines circonstances.

Malgré tout, sa voix profonde ne pouvait se départir d’une certaine froideur, comme inhérente à ce qu’elle était.

Dans un instant de flottement, la jarl ne sut que faire, étrangement. Le vent entourait la forteresse d’une complainte flûtée, et la nuit plus épaisse que jamais, plus noire et plus impénétrable faisait comme autant de murs qui réduisaient tout l’univers à la simple lueur rasante des flammes. Depuis un long moment déjà, c’était l’irréel, comme un rêve, comme si les portes d’un autre monde s’étaient brièvement ouvertes pour laisser place à cette étrange entrevue. Qu’en resterait-il à l’aube ?

Sigrid ferma les yeux. Qu’importait le reste, et le matin et le lendemain, l’instant suffisait. L’odeur âcre du feu de bois et les relents divers du banquet saturaient l’air, mêlés à ceux de l’alcool, mais un tout autre parfum venait surpasser cela, prendre tout l’espace. Quelque chose de très subtil, suave comme des fleurs distillées, imprégnait la sombre chevelure de la reine. Sous ses doigts, les fils de soie couleur de châtaigne et d’aubier miellé glissaient comme des rêves d’araignées, si fins, si lisses, avec la douceur en dedans. C’était comme explorer quelque chose de nouveau, comme de découvrir le pétale cireux d’une floraison précoce quand on n’a connu que l’âpreté du roc stérile, un peu étrange, un peu étonnant. Chaque respiration faisait exhaler un peu plus ces effluves légers qui lui saturaient la gorge, et elle ne sentait plus que la tiédeur de son corps pâle serré contre le sien dans une étreinte à peine croyable.

Agnès, l’inflexible reine de glace, se laisser ainsi aller ? C’était impossible, et pourtant ! Pourtant tant de choses irréalisables avaient eu lieu ce soir... Et soudain, soulevant ses paupières, Sigrid eut ce très bref instant, cette fulgurance brutale qui balaya tout et ne laissa plus que l’essentiel : finalement, c’était ainsi que toutes deux l’avaient souhaité, en cet instant ni jarl ni reine, simplement quelqu’un qui cherchait à partager un peu de son fardeau, à trouver un réconfort inespéré à l’ombre d’une âme jumelle. Elles auraient pu être sœurs, d’esprit sinon de corps, car instinctivement, Sigrid avait compris, ce qui avait mené aux décisions qu’elle avait prises, ce qui avait mené à tout cela. Tout était réduit aux plus simples éléments d’une équation banale. Le reste ne comptait plus, et dans le noir tout s’apaisait à mesure que les pièces s’assemblaient, que la jarl comprenait et prenait réellement conscience de tout ce qu’impliquait cette révélation, comme si c’était la clef qui permettait enfin de déchiffrer l’ensemble de la carte.

D’un geste un peu plus assuré, elle laissa Agnès s’appuyer contre elle, lui ménageant une position plus confortable, et resserra quelque peu sa prise autour de ses épaules.

— Vous avez ce que vous êtes venue chercher, souffla-t-elle dans un murmure de corbeau. Plus encore qu’autrefois c’est fidélité et loyauté que je jure, car vous n’êtes plus seule, à présent.

Ce à quoi quelque chose répondit dans un souffle : « toi non plus, Corneille. »
À trop réfléchir à tout ce qu’Agnès pouvait gagner, Sigrid en avait presque oublié ce qu’elle-même pouvait tirer de cela. Des honneurs pour ses nièces, l’amitié de la reine, et bien plus encore : elle eut la confuse impression d’avoir noué à cet instant un lien plus profond encore que ceux qui se tissent au cours des années. Ce qui avait été semé ce soir ne pouvait périr, elle en avait l’intime conviction, car même l’avoir auprès d’elle suffisait à peine à combler ce qui devenait un besoin déchirant. Il en faudrait plus, sans doute, plus encore, même s’il faudrait un temps terriblement long pour que Sigrid accepte de reconnaître cet obscur et secret désir qui avait pris racine en elle.

Les deux louves traitaient presque d’égale à égale à présent que chacune possédait un peu de l’autre, et dans le noir, leurs solitudes s’entremêlaient, jusqu’à ne faire plus qu’une. Nulle raison de haïr, car tout était justice, tout était équilibre : Agnès avait les jumelles, Sigrid avait le secret. Chacune en sa possession quelque chose de précieux, et même si chacune était prête à répondre au mal par le mal, à l’affront par la juste vengeance, cela ne pouvait que convenir à Sigrid qui ne pouvait réellement concevoir cela autrement. Aimer, certes, mais l’épée sous la gorge.

Doucement, sa tête s’appuya contre celle d’Agnès. Les flots de la colère et de la haine s’apaisaient enfin pour signer l’armistice, et à défaut de douceur et d’amour, c’était la loyauté qui venait en renfort et rappelait la jarl à ses devoirs envers la reine, fût-ce pour apporter un soutien tout personnel. Alors, c’en fut fini de cette guerre, sans vainqueur ni vaincue.


Early or in the day's end,
The raven still knows if I fall.




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